[CINÉMA DU RÉEL] René Ballesteros, Laurent Achard, Manuel Abramovich et les autres

0
1620

Les lecteurs téméraires de Chaos savent que mon rapport à la réalité peut s’avérer questionnable, à raison – et ceux-ci devraient probablement examiner leur propre manière de percevoir les évènements qu’ils traversent. Quoiqu’il en soit, le Chaos a cru bon de me catapulter au festival Cinéma du Réel. Voici mon top 6 des films qui d’après mon expertise auraient dû remporter une somme d’argent conséquente ou une rétribution, matérielle ou non, de leur choix.

Shelter : Farewell to Edén – Enrico Masi
Pepsi, femme trans, a fuit l’armée libyenne où on lui avait assigné le rôle d’infirmière du fait de sa féminité. Elle nous dit comment elle a payé un passeur, avant d’être conduite en bateau par un gosse de quatorze ans jusqu’aux côtes italiennes. Pepsi parvient à faire face aux difficultés qu’impliquent la survie lorsqu’on est transe, réfugiée, sans domicile et qu’on se refuse à la prostitution, car non, elle n’a pas renoncée à sa foi. Shelter traduit les crises contemporaines avec le récit biographique d’un corps transe à l’identité complexe, cherchant à s’adapter aux secousses d’un monde qui subit des mutations aussi brutales que destructrices. L’incroyable chez l’héroïne de Shelter, c’est qu’elle parvient à préserver une énergie vitale incommensurable et qu’elle arrive même à la dispenser autour d’elle. Cette guérisseuse nous le dit, la forêt est moins dangereuse que la vie civilisée, elle et ses semblables s’y blottissent à l’abri de la vraie bête, celle qui fait les lois et les frontières.

Un, parfois deux – Laurent Achard
Le cauchemar de chaque réalisateur : se laisser filmer au moment de la création, soit rendre visible son côté acariâtre, car idéaliste et déterminé à arriver au bout l’œuvre qu’il a imaginé. Mais il en faut plus pour intimider Paul Vecchiali, qui s’offre dans une intimité, belle et crue. Laurent Achard, que l’on connaît bien du fait de son parcours fictionnel sans faute – Plus qu’hier, moins que demain (1998), Le Dernier des fous (2007), Dernière Séance (2011) – s’essaye avec autant d’aisance au documentaire en gardant un pied dans le jeu. Il saisit les ratures, les «non», «c’est de la merde», «ah en fait ça c’est intéressant», pour construire une œuvre parallèle et complémentaire à celle qu’il a sous les yeux. Vecchiali est aussi fascinant que ses films, et Un, parfois deux vous donnera envie de le connaître.

Dreams of the Castle – René Ballesteros
Au Sud du Chili, dans un centre de détention pour adolescents, des garçons s’échangent leurs rêves, ou plutôt leurs hantises. Car lorsqu’on entend les mots qu’ils emploient, on comprend que quelque chose d’important, d’anormal, leur arrive. Prémonitions, expériences de mort imminente et autres phénomènes relevants de ce que notre science rationaliste appellerait parasomnies. Chaque matin, ces jeunes captifs appréhendent les songes que leur apportera la nuit suivante. Dreams of the Castle atteint un point sensible trop souvent ignoré des platitudes issues du cinéma d’épouvante. René Ballesteros explore la zone sombre, l’innocence juvénile, la médiumnité universelle, proscrites par nos lumières, mais dont ces jeunes ne doutent pas un seul instant du fait de leurs vécus. On avance pas à pas dans l’inquiétude à mesure qu’on en apprend sur l’histoire de cette prison, de sa terre gorgée d’ossements, grouillante de fantômes. Coup de cœur absolu.

Blue Boy – Manuel Abramovich
Un à un, des escort boys roumains font face à l’objectif, tandis que l’entretien audio auquel ils viennent de se prêter est joué par dessus leur visages attentifs. En s’entendant parler, leurs lèvres esquissent des sourires, complices d’eux-même. Les mots qu’ils prononcent les affectent, comme s’ils ne les avaient pas entendus au moment où ils sortaient de leurs bouches. Ils comprennent. Les yeux se voilent, se durcissent, deviennent humides on y lit une expérience du monde lourde, lucide. Il fait noir.

Capital Retour – Léo Bizeul
Portrait hybride d’une jeune personne intergenre, artiste, et perturbatrice. Elle nous parle d’elle, s’enregistre, se badigeonne le visage de fards impossibles, joue avec les fluides comme une enfant face à son reflet, subjuguée par ce qu’elle voit. Le film change librement de régime sans donner la main au spectateur et les scènes de ce qui semble être la vie quotidienne se mêlent aux séances de dog training, d’excursions champêtres érotiques et même au sabotage d’un discours de François Hollande, qui ne sait quoi répondre aux aboiements de notre supernana, évacuée par le service d’ordre, comme une diva cintrée saluant son public. Pas question d’histoire, mais de fragments d’existence imprévisibles et bien plus fascinants qu’ils ne le devraient. Capital Retour s’absorbe avec jubilation et l’ennui n’y a jamais sa place, vous en sortirez empli d’une magie joyeuse, comme après Céline et Julie vont en bateau. Mention spéciale pour cette bande originale clever queer: Burial, Yves Tumor, Coil… Comment ne pas tomber amoureux?

I Had Nowhere to Go – Douglas Gordon
Mon regret annuel est attribué à I Had Nowhere to Go, non en raison de sa qualité, mais car j’ai manqué ce film réalisé par un de mes artistes vivants préférés. Si quelqu’un a le contact de Douglas, faites tourner, moi aussi j’aime bien brûler les yeux des gens sur les photos et passer des films au ralenti. Amicalement.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici