Partie 2. Où l’on apprend que James Cameron était peut-être rital, et qu’il ne faut pas brûler les fourmis géantes ni les œufs extra-terrestres au lance-flamme.
Par ordre d’apparition au micro: François Cognard, Christophe Lemaire, Frederic Albert Levy.
CinéRevue était emblématique des années 70. Là où Starfix le fut des années 80. Auxquelles la revue n’a d’ailleurs pas survécu… Peut-être parce qu’avec l’avènement de la vidéo, le rapport au cinéma a beaucoup changé chez les spectateurs.
F.C : Techniquement, Starfix est de toutes façons né de la vidéo: c’est grâce au business de Scherzo, un éditeur que conseillait Christophe Gans qu’elle a été financée. Mais donc aussi grâce une cinéphilie hors des clous: Scherzo a loué et vendu des brouettes de films asiatiques ou de pornos comme Café Flesh ou les Damiano qu’il leur avait conseillé.
C.L : Au-delà de la vidéo, il faut rappeler que Christophe, François ou moi, on venait du fanzinat, très en vogue à l’époque. Starfix en est un prolongement. Et on le faisait d’ailleurs comme on faisait nos fanzines.
Généralement, un fanzine c’est l’œuvre d’une personne hyper passionnée. Ça se ressent à la lecture du Cinéma de Starfix: il n’y avait pas vraiment de ligne éditoriale mais plutôt des rédacteurs qui avaient chacun leur spécificité, leur domaine propre…
F.A.L : C’est le grand mystère de cette revue: on était tous des personnalités extrêmement différentes mais on s’entendait extrêmement bien. Ça a donné un journal très compartimenté mais qui avait paradoxalement une unité de voix.
C.L : Ça tient à une chose : on avait tous des identités très fortes, mais au final, on rigolait comme des malades. Y compris et surtout de nous-mêmes. Je me souviens d’un débat absurde qui a duré quatre heures, entre François et Christophe sur Aliens. Allez, je dénonce, mais à l’époque, Gans n’aimait pas beaucoup Cameron et encore moins Aliens. Ça partait de manière très sérieuse et ça arrivait, faute d’arguments, à n’importe quoi. Je me souviens encore de Christophe disant qu’il « ne supportait pas la scène nazifiante où on supprime les œufs d’alien au lance-flamme« . Et François de répondre « Donc, tu ne supportes pas non plus qu’on crame les fourmis géantes dans Them de Gordon Douglas« . Et là, on partait tous en fou rire.
F.C : C’était ludique, jamais dogmatique. On se révélait les uns aux autres des cinéastes, sans a priori. Parfois on était très moqueurs quand un auteur de prédilection de l’un ou de l’autre se plantait un peu. Il n’y avait pas de tables de la loi à respecter. On avançait ensemble comme une patrouille perdue en se disant qu’on finirait bien par trouver la route… Je suis tombé sur l’édito de Michel Ciment dans Positif sur Nocturama de Bertrand Bonello et comment il faut parler du cinéma, ce qu’il faut dire et ne pas dire, sinon on est Maurassien…
C.L : On était à l’inverse de ça. On n’a jamais été des gardiens du temple…
F.A.L : Petite parenthèse sur Ciment: j’aimerais quand même le défendre parce qu’il lui arrive d’avoir un point de vue moral sur le cinéma, ce qui est rare aujourd’hui.
F.C : Je parlais plus de ce côté chapelle de la critique. Avec Starfix, on a tout fait péter. On pouvait faire deux pages sur Duvivier, deux sur Cavalier, deux sur Sam Raimi, deux sur Androïd, le seul bon film d’Aaron Lipstadt…
Quand vous-êtes vous rendu compte que cette liberté a marqué une bonne partie de vos lecteurs, a formé leur cinéphilie?
F.A.L : Quand Première a fait sa couverture sur La guerre des étoiles. Ce fut à la fois notre victoire et notre défaite…
C.L : Tard. Je me souviens être allé en projection avec Nicolas pour voir La promise. On arrive en retard dans la salle qui était blindée de critiques forcément plus vieux que nous, vu qu’on avait vingt ans. Première réaction, presque réflexe, de Nicolas : « Putain mais c’est les vieux du Muppet Show, ici!« . (rires). On était un peu considéré comme des potaches, un peu indignes… Mais comme on vivait en huis clos, c’est quand Laredj Gaston Karsala, un nouveau propriétaire du titre est arrivé et nous a un peu sorti, qu’on s’est aperçu de l’impact de Starfix. Par exemple en rencontrant des gens comme Dupontel ou Kassovitz qui nous ont dit avoir été élevés par la revue, mais c’était déjà quasiment sa fin.
F.C : À l’inverse de la corporation, certains attachés de presse nous traitaient bien parce qu’on parlait de films dont les autres journaux ne voulaient pas. Quand ils avaient un film étrange, ne savaient pas quoi en faire, ils venaient nous voir. C’est comme ça qu’on se retrouve à faire quasiment un numéro entier sur La chair et le sang. La Fox sortait en juillet, ce truc inhabituel pour eux, une épopée médiévale, violente, sexuée et nous avait donc approchés. Et comme on les avait bien servis, parce que ça nous intéressait authentiquement, ils ont souvent été généreux avec nous sur le coup d’après. Curieusement, là où on aurait pu ne parler que de cinéma indépendant, une complicité s’est liée avec les majors.
C.L : Le meilleur exemple c’est Pee-wee’s big adventure. La Warner se retrouve avec ce film et nous appelle: « On a ce truc là et on ne sait vraiment pas quoi en faire« . Ils nous font une projo, on sort de là conquis. On demande à le projeter pour une avant-première Starfix à L’escurial. Warner n’a pas récupéré la copie, et on a commencé à monter des séances de minuit, ou le tout-Paris est venu. Ca a fait un tel buzz que du coup Jean-Jacques Zilberman, le patron de L’escurial a racheté le film à Warner et l’a lancé comme un objet branché. En fait, c’est donc nous qui avons découvert Burton en France!
Burton est un cas symptomatique de cinéastes apparus à l’époque de (et soutenus, voire découverts par) Starfix, qui sont clairement en panne aujourd’hui… Lui, Mc Tiernan – hormis ses récents soucis, Basic ou Rollerball, ne sont pas des bons films…
F.A.L : Ils sont même très mauvais !
… Argento, Cronenberg et d’autres… Qu’est ce que ça vous fait? Est-ce un constat d’échec de la revue?
C.L : Faut pas oublier que pour la plupart ils sont arrivés à un âge ou on peut trouver normal qu’ils ne sont plus ce qu’ils étaient. J’ai commencé à perdre mes neurones à partir de 35 ans, alors un cinéaste de 70 ans… Je ne vois qu’un cas incroyable, c’est Jodorowsky qui est pourtant le plus âgé du lot. Mais regarde, même Carpenter, qui n’est pas si vieux, a jeté l’éponge pour se reconvertir dans la musique. Il reste qui? Verhoeven et Ridley Scott? Et puis il y a ceux qui se sont fait baiser par le système comme Cronenberg…
F.A.L : On en revient à une question précédente: c’est une question de point d’équilibre. Au départ ces types étaient marginaux, puis se sont fait acheter – dans le bon sens du terme- par des studios qui les laissent faire leurs fantaisies pendant quelques temps. Robocop, par exemple est un extraordinaire cas d’école. C’est un film d’auteur d’un bout à l’autre tout en étant dans un cadre total de studio. Une telle conjonction astrale est quasi-unique. Et à un moment donné il y a conflit parce que le studio veut mettre une laisse à des chiens fous qui veulent le rester. Mc Tiernan, au delà du problème judiciaire, je pense que c’est ce qui lui est arrivé…
F.C : …Il s’est brûlé les ailes avec Last action hero, film foiré alors qu’il était le plus attendu d’Hollywood…. Tout ça me rend triste parfois. Se dire qu’on avait une vision il y a vingt ou trente ans et qu’elle n’a pas perduré.
C.L : On s’est parfois trompé, mais après tout on a le droit, non?
On parle de Russell Mulcahy que vous avez mis en avant avec Razorback ou Highlander?
F.C : Gans avait un penchant pour cette nouvelle école anglaise ou du clip. Et aucun n’a tenu ses promesses, que ce soit Mulcahy, Steve Barron ou d’autres… Mais bon, on a été les premiers à parler de Verhoeven, d’Almodovar ou de Von Trier… Et puis il y a ceux qu’on n’a pas du tout vu venir. Le cas James Cameron est à mourir de rire. La première fois qu’on en a parlé c’était pour Piranha 2: les tueurs volants, démonté avec raison, en le comparant aux films de tâcherons italiens (ce qui n’était pas si loin, vu qu’il était produit par un italien). Je pensais même que son nom était un pseudo américain comme les italiens en utilisaient à foison à ce moment là (rires). Et boum, derrière, il balance Terminator…
[Coming soon vendredi prochain: Partie 3. Où l’on apprendra que Walter Hill chouchoute ses producteurs et que les Cannibales sont chaos.]
