Dès le départ, la réalisatrice Géraldine Bajard instille un voile de mystère pour que le spectateur ait tendance à surinterpréter ce qu’il voit à l’écran. C’est par ce trompe-l’oeil qu’elle aborde les sujets qui l’intéressent : la mort du sexe dans le couple, les ravages de l’imagination, la cristallisation du désir. Le montage joue volontairement sur la frustration pour laisser libre cours à toutes les spéculations possibles. Au départ, on pense que la menace provient d’adolescents psychopathes organisant des viols collectifs dans une forêt noire. En fait, ce qui les rend inquiétants, c’est le regard paranoïaque d’un jeune médecin (Melvil Poupaud), écrasé par l’environnement clinique d’une ville nouvelle et donc le neutre qui l’entoure. Autour de lui, gravitent des voisins qu’il perçoit comme des partouzards consanguins et des jeunes filles en fleur en attente de caresses pour soigner une maladie du cœur qui ne se voit pas. La vérité, c’est que le sexe est partout, sauf chez lui. Sa copine a beau le chauffer, il ne baisera pas une seule fois pendant tout le film. S’il fallait trouver un malaise, il viendrait plutôt de lui, de cet objet de fantasmes inconscient qui refuse de céder aux regards lubriques et aux missives amoureuses.
Bien qu’influencé par une nouvelle de Mishima pour le fait-divers, La lisière renvoie au cinéma autrichien de Jessica Hausner (Hotel), de même qu’au Free Cinema de la fin des années 50 qui a produit un nombre considérable de films surréalistes et donc à une variation Eros/Thanatos du Mademoiselle, de Tony Richardson (1966). Ce n’est pas un hasard si, consumé par un feu intérieur, le médecin provoque un incendie. Chez Bajard, il y a la volonté de rester dans le réalisme en lorgnant vers le conte macabre et psychanalytique, en organisant des décalages grotesques (le Macumba Club comme coeur névralgique des enjeux, les danseuses aux corps maladroits) et en posant de vraies questions sur la place de l’étranger dans une communauté. La morale, c’est qu’en se comportant comme un altruiste innocent, le personnage principal devient un plaisir coupable. Malgré les faiblesses liées à la nature de ce genre d’exercice, ce coup d’essai témoigne d’une sobriété qu’il serait trompeur de confondre avec de la banalité. Melvil Poupaud y délivre une parfaite incarnation de virilité alanguie bonne à souiller, idéal en endive effrayée par ses pulsions.

