Depuis toujours, les frères Coen ont une prédilection pour les personnages qui fantasment leurs vies à travers des mythes américains et font strictement n’importe quoi. Avec No country for old men, adapté d’un roman de Cormac Mac Carthy, ils racontent la cavale à travers le Texas d’un homme ayant découvert une mallette lui ouvrant le chemin vers la richesse et les ennuis. Et reviennent avec du lourd. Du bon. Du sérieux. Ce nouveau long métrage privilégie les autocitations aux citations (on pense beaucoup à Barton Fink pour l’atmosphère étrange – ce n’est pas un hasard s’ils ont repris un plan précis du film susmentionné où l’antihéros débarque dans un bureau face à Tom Hanks – et à Fargo pour les codes du polar passés à la moulinette drolatique). Avec une virtuosité de chaque instant, ils peaufinent des dialogues taillés au rasoir et ouvrent de nouvelles perspectives. On est à la fois en terrain familier et en territoire inconnu. La dernière partie très bizarre et follement séduisante laisse dans des eaux troubles. Résultat? Immense. Et plus encore.
Non, ce film n’est pas pour l’unanimité critique – Dieu sait si nous sommes les premiers à pointer du doigt dès lors qu’on surestime un machin d’auteur impossible. Non, ce film ne possède pas un bon titre français («No country for old men – Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme»). Non, ce film ne cherche pas à taper dans l’œil du spectateur. Mais sa beauté inouïe, sa pudeur déchirante et son secret vital sont pourtant indiscutables. Comment vendre ce nouveau long métrage des frères Coen? C’est assez casse-tête. Polar noir? Trop général. Western crépusculaire? Déjà utilisé. Thriller parodique? Déjà vu. Comédie burlesque au parfum vieillot où un personnage se coiffe comme Mireille Mathieu? Pas assez vendeur sauf pour Sarko et les Japonais. Allons à l’essentiel: c’est LE film parfait que l’on n’attendait plus de la part des frères Coen depuis le sympathique mais mineur Ladykillers. Après ce remake sympa (certes) mais terriblement anodin (aussi), les frangins ont sans doute pris une bonne douche froide pour se réveiller. Ils ont concentré toute leur énergie et leur talent dans ce film hallucinant. Ce n’est pas un film des frères Coen, ce sont plusieurs films qui défilent en même temps. Le spectacle plutôt long se regarde sans le moindre ennui. Sans temps mort. Sans moment en trop. Pas de zébrures too much, c’est juste la « perfection faite film », le film « clef en mains » qui servira de best-of aux générations futures. D’un bout à l’autre, No Country for old men est donc un reader digest joyeusement surprenant, excellemment joué, magnifiquement photographié, brillamment filmé, violemment stylisé, généreusement elliptique, génialement débile, profondément émouvant, volontairement abrupt et incroyablement stimulant. Il ne passe pas une minute du film sans que l’on ait l’impression de voir une séquence culte, de découvrir une nouvelle idée visuelle, de se dire que les Coen se sont surpassés. Ce n’est même pas du niveau de Fargo ou de Barton Fink. C’est juste au-dessus. C’est un aboutissement dans une filmographie qui compte déjà des sommets. Ce qu’ils ont peut-être signé de mieux dans toute leur carrière. Un chef-d’œuvre. Un vrai de vrai. Une date etc. On ne se complaira pas dans les dithyrambes et autres superlatifs; vous vous en chargerez pour nous dans les mois prochains.
Plaisir de filmer, plaisir de raconter une histoire, plaisir de bouleverser le spectateur. En même temps, le matériau est très riche: il s’agit de l’adaptation braque d’un bouquin de Cormac McCarthy, un must d’un maître littéraire. Une telle adaptation pouvait donner soit une sombre déception – cruelle pour celui qui a fantasmé le film à travers le livre – soit un film étincelant. Heureusement, c’est la deuxième option. Film d’autant plus étincelant qu’il respecte le livre à la ligne près (faîtes le test, vous serez surpris) et qu’en même temps, dans le laborieux procédé d’adaptation, les Coen ont réussi à faire un film-somme qui regroupe toutes leurs prédilections, tous leurs éléments fétiches, leurs vannes nonchalantes, leur humour glandu et leurs personnages cintrés. Le titre résume à lui seul l’intrigue: le «old man», c’est un sheriff (Tommy Lee Jones, remarquable encore une fois) au bout de son rouleau existentiel qui croyait en des valeurs anciennes et se trouve dépassé par une nouvelle génération de gangsters dépourvus de la moindre trace d’humanité. C’est d’ailleurs là que le film est très beau: dans son souffle crépusculaire, son monologue déchirant et étrange sur un rêve. L’action se déroule idéalement dans le «country», qui devient un «no country», l’ouest Américain, le Texas, région frontalière et reflet bouillonnant d’un monde en pleine mutation. Ces indices nourrissent la profondeur de champ. Au premier plan, une chasse à l’homme infernale, hilarante, tendue. La proie, c’est le cow-boy halluciné (Josh Brolin, épatant) qui un matin découvre en plein désert des corps massacrés, des voitures calcinées, un chargement de drogue et une valise remplie de biftons. Le chasseur, c’est le Terminator coiffé comme un playmobil (Javier Bardem, génial), une bête à tuer qui devrait sans peine rejoindre le Dude au rayon des personnages Coeniens improbables et charismatiques. Comme d’habitude chez eux, le ton désabusé et le rythme flegmatique amplifient l’ironie de chaque situation et l’humour qui en découle. D’autres idées sont plus faciles: ils convient des cameos (Tom Hanks, qui semble sortir de Ladykillers), transforment Javier Bardem en Steve Buscemi. Mais à l’arrivée, la beauté formelle du film est ce qui capte d’abord. Une beauté neuve qui incite d’abord le spectateur à y regarder de plus près, avant de l’envelopper définitivement dans l’étrange.
Au-delà de tout ça, il émane un vrai amour et une vraie empathie pour ces personnages. Les frères Coen croient fort en leurs émotions sincères et ne les résument jamais à des stéréotypes de carte postale. Le regard porté sur eux exclut toujours le pathos pour privilégier une frontalité assez brute qui leur laisse une chance d’exister – la part du rêve – mais délimite aussi pour eux un espace sans concession: le sort misérable et cruel qui leur est promis. Gravité burlesque, regard tendre et désespéré sur le monde et ceux qui l’habitent, sur leur solitude, leurs stratégies d’enfant pour en sortir, leurs actes inconscients (partie Brolin-Bardem). Perçus d’un point de vue différent, la succession des actes irrationnels, le quotidien touché par des bizarreries diverses disent, eux, la souffrance ressentie et l’impossibilité d’être heureux à nouveau (partie du sheriff Tommy Lee Jones). Le film, schizo dans sa construction, repose sur des combinaisons: éclats de vie/silences de mort, drôle/triste, comédie/mélo, tendresse/macabre. A chaque fois, les deux cinéastes provoquent des ruptures brusques de ton, subjuguent au détour du plan suivant et sèment la même pagaille émotionnelle que dans Miller’s Crossing ou à la fin de Barton Fink. On en sort déboussolé. Ce stratosphérique No Country for old men, tourné en Scope, sublimé par la photo de Roger Deakins, emprunte dès le début le passage étroit du grotesque au sublime. Pour dire vrai, c’est un peu Sang pour Sang et Fargo conçus aujourd’hui avec le même impact mais aussi plus de densité, de recul, d’audace. Comme si les bros avaient attendu d’avoir de l’expérience intime pour livrer le film ultime. Parce qu’il y a de la maturité dans cette réflexion sur l’âge, la mort, la perte, les vies déglinguées, les frontières et les limites qui n’existent plus. Parce que les rêves sont plus beaux que les cauchemars. Parce que les tueurs du cinéma américains d’aujourd’hui ont balayé les cow-boys aux valeurs morales. Parce qu’aujourd’hui, il n’y a plus de place pour les héros. Parce que ce film. Une évidence. Une claque monumentale.

