[CRITIQUE] TATSUMI de Erik Khoo

Erik Khoo a toujours fonctionné sur des coups de cœur, des rencontres avec des marginaux de la société Singapourienne : Be With Me n’aurait jamais vu le jour s’il n’avait pas croisé Theresa Chan, femme de 61 ans, sourde et aveugle, qui joue dans le film; et My Magic n’aurait rien donné sans la présence du fakir Francis Bosco. Cette attirance pour ceux qui vivent dans les marges provient sans doute de sa passion pour Yoshihiro Tatsumi, figure tutélaire du manga et instigateur du gekiga (manga adulte). Comme une évidence, Khoo lui rend un hommage passionnant qui, loin de se résumer à une simple hagiographie, bénéficie du point de vue du cinéaste. On y retrouve le mélange de documentaire et de fiction et la narration éclatée, déjà à l’épreuve dans ses précédents longs métrages. La partie documentaire (une adaptation du manga autobiographique A Drifting Life – Une vie dans les marges, en français) est ce qui sert de lien aux segments fictionnels : cinq histoires courtes, merveilleuses de concision, de réalisme, d’humanité et de cruauté. Elles appartiennent au répertoire de Tatsumi et proviennent d’époques différentes. Surtout, elles sont développées en respectant ses obsessions sombres (Hiroshima, déshumanisation, relations interraciales, prostitution, inceste), et se déroulent dans un Japon dépravé avec des âmes en peine, des prostituées en quête d’émancipation ou encore des pervers sexuels. Il y en a pour tous les goûts et pour toutes les sensibilités mais l’assemblage n’en reste pas moins réservé à un public averti. De la même façon, l’animation conçue par une petite équipe en Indonésie s’avère rudimentaire, mais correspond à une approche poétique consistant à privilégier un fond sensible à la forme. Les profanes pourront y découvrir un univers extrêmement riche reposant sur une grande variété d’ambiances et des influences variées, de Chet Baker à Tezuka Osama. Autrement, la relation maître/disciple recèle une admiration réciproque et agit comme la plus-value de cette réussite, comparable à celle de l’excellent documentaire Crumb de Terry Zwigoff (1994).

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