« The Bride » de Maggie Gyllenhaal : un film qui court contre le monstre

Le second film de Maggie Gyllenhaal s’ouvre sur une truculente scène de dîner semi-mondain. Dans une ambiance décadente façon Trente Glorieuses, une poignée de mafieux influents, flanqués de leur harem, sont réunis autour d’un festin opulent et arrosé. En montage alterné, Mary Shelley commente la scène depuis des limbes en noir et blanc, spectre irrévérencieux à la recherche d’un corps à travers lequel poursuivre son œuvre, écourtée par la maladie. S’ensuit un épisode de possession durant lequel Ida, le corps en question, grimpe à quatre pattes sur la table et se met à débiter des chapelets d’insultes entrecoupés de reflux gastriques.

Si cette ouverture, en déplaçant doublement, au sein d’un contexte historique original et en première place dans la chronologie narrative, un trope éventé du genre horrifique, semble annoncer un film audacieux et transgressif, elle introduit aussi le dispositif dans lequel il s’enferme. Avec cette narratrice d’outre-tombe censée prêter sa voix à l’autrice de Frankenstein ou le Prométhée moderne, Gyllenhaal en fait le véhicule de la sienne propre et trahit une sorte de malaise vis-à-vis de l’héritage dans lequel elle s’inscrit qu’il s’agisse du matériau littéraire original ou de celui que constituent ses adaptations cinématographiques plus ou moins récentes : La Fiancée de Frankenstein (James Whale, 1935), Pauvres créatures (Yorgos Lanthimos, 2023) ou Lisa Frankenstein (Zelda Williams, 2024), pour ne citer qu’eux. Pris entre la volonté d’honorer cet héritage et celle de s’en distinguer, comme pour se justifier d’exister dans cet espace inconfortable, The Bride! s’auto-commente de bout en bout.

Cette logorrhée réflexive ne se limite d’ailleurs pas aux interventions de la narratrice-dans-le-film : plutôt que de laisser le propos féministe s’incarner tout naturellement dans le personnage principal, on le lui fait scander tout du long. Pire encore, il devient l’étendard d’admiratrices grimées en fiancées qui, partout, mènent un improbable soulèvement contre l’oppression patriarcale — un développement qui sonne creux et qui, non sans ironie, trahit l’évidente parenté du film avec Joker (Todd Phillips, 2019), homologue masculin(iste) également issu des studios Warner Bros. Ce n’est pas le propos qui pêche. Ce discours féministe mérite d’être insistant et, comme l’a montré The Substance (Coralie Fargeat, 2024), il doit parfois l’être au sacrifice de la subtilité. Mais en en redoublant l’exposition par les dialogues, The Bride! le fige dans une grimace performative et prétentieuse.

Pourtant, cette fiancée habitée, affublée de ce drôle de syndrome de la Tourette encyclopédique, a quelque chose d’une énergie grisante qui aurait presque suffi à faire le film. Et l’interprétation de Jessie Buckley, en côtoyant constamment l’excès, parvient à s’éviter l’écueil des démonstrations affectées, faisant ainsi pleinement justice à cette partition dissonante. Le personnage de Frank parvient à attendrir et de rares instants de grâce se produisent lorsque le film, avec l’aide de Fever Ray à la BO, accorde à ce duo central, si mal assorti soit-il, toute son attention.

Hélas, la promesse de nous conter une « histoire d’amour », proférée par Mary Shelley en ouverture, se dilue dans un rembourrage fade mené par des acteurs avec des chapeaux (Penélope Cruz, Peter Sarsgaard, Louis Cancelmi, John Magaro) dont les esquisses de personnages se contentent de réitérer les thèmes du récit principal. Cet ensemble, occupé tout du long à gesticuler vaguement vers les stéréotypes du film de gangsters, culmine enfin avec une scène de fusillade aux enjeux éventés. Et dans une ultime tentative de ménager la chèvre et le chou, le beurre et l’argent du beurre, The Bride! livre un dernier plan dont la poésie agace plus qu’elle n’émeut. Une spectatrice assise quelques rangées au-dessus de la mienne, pas dupe, a accueilli le générique de fin par un tchip sonore.

4 mars 2026 en salle | 2h 07min | Drame, Epouvante-horreur, Romance, Science Fiction, Thriller
De Maggie Gyllenhaal
Avec Jessie Buckley, Christian Bale, Jake Gyllenhaal

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