[PIXOTE, LA LOI DU PLUS FAIBLE] Héctor Babenco, 1980

Commençons par la fin, puisque la fin est tout. Fernando Ramos da Silva, dix ans au moment du tournage, analphabète, sixième d’une fratrie de dix dans les faubourgs de Diadema, abattu par la police brésilienne en août 1987 à dix-neuf ans, selon les rapports officiels pour résistance à l’arrestation, selon les témoins les mains vides. Babenco l’avait sélectionné parmi 1300 candidats pour ses yeux, paraît-il. Des yeux qui ne mentent pas, qui ne savent pas mentir, qui n’ont aucune raison d’apprendre. Nick Cave lui a dédié un album. Le Brésil, lui, lui a offert une balle.

Pixote commence comme un documentaire, statistiques sur les enfants des rues, images des favelas, Babenco lui-même face caméra pour contextualiser le propos aux Américains qui ne comprendraient pas sans mode d’emploi. Avant de plonger dans la fiction avec la brutalité d’une porte qu’on claque. Le gamin est raflé dans une descente de police suite au meurtre d’un juge que personne ne cherche à résoudre : les mineurs brésiliens étant juridiquement inculpables, ils font des coupables très pratiques. Le centre de redressement qui l’accueille est une école du crime administrée par des gardiens sadiques, où le viol est un rite de bienvenue et le meurtre une solution RH. Première nuit, première horreur. Babenco ne s’attarde pas, ne commente pas, ne compatit pas. Il filme comme on prend acte.

Ce qui distingue Pixote de ses illustres cousins (Los Olvidados de Buñuel, la froideur entomologique en moins, La Cité de Dieu de Meirelles, la virtuosité formelle en beaucoup moins), c’est que Babenco ne dirige pas, il suit. La structure épisodique, les scènes qui ne se raccordent pas, les ellipses sauvages : c’est la forme exacte de ces vies sans trajectoire, sans lendemain garanti. Autour de Pixote gravite une petite famille de fortune. Lilica, le travesti de dix-sept ans dont personne ne questionne la nature, Dito aux boucles d’ange, Chico, qui se constitue sans mot dire, par simple gravitation de la vulnérabilité. Touchant, non ? Attendez la suite.

La seconde partie vire au rouge sang, littéralement. Échoués dans les bras de Sueli, prostituée en bout de course magistralement incarnée par Marilia Pera, prix de la critique américaine, mérité jusqu’au trognon, les gamins montent un système de braquage de clients qui tourne mal, comme tout tourne mal dans ce film, comme tout tourne mal dans cette vie. La scène où Sueli danse dans les phares d’une voiture volée en se souvenant qu’elle a été heureuse, une fois, ailleurs, c’est Fellini tombé dans un égout de São Paulo. Et puis vient la scène finale, que certains spectateurs à Cannes n’ont pas supportée : Pixote, après avoir tué par accident, se blottit contre le sein de Sueli. Pas de désir. Juste la faim animale du nourrisson qui n’a jamais eu de mère. Moment sacré, insupportable, qui résume à lui seul ce que le cinéma peut faire quand il ne cherche pas à consoler.

Spike Lee, Harmony Korine, les frères Safdie, Martin Scorsese (qui a intégré le film dans son World Cinema Project) ont tous cité Pixote comme une influence fondatrice. On comprend pourquoi. C’est un film qui n’offre aucune sortie de secours, aucune rédemption de service, aucun plan d’espoir en fin de bobine. Juste un gosse qui s’éloigne sur les rails et un pays qui continue à dormir. Le Brésil était alors sous dictature militaire. La démocratie est revenue depuis. Fernando Ramos da Silva est resté mort.

2h 09min | Drame
De Héctor Babenco | Par Héctor Babenco, Jorge Duran
Avec Fernando Ramos da Silva, Marília Pêra, Jorge Julião
Titre original Pixote, a lei do mais fraco

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