Les films de Víctor Erice se comptent sur les doigts d’une main, une décennie (quand ce n’est pas 30 ans !), séparant chacun de ses projets. Celui dont il est question ici, et qui gagnera le Prix du jury en 1992 à Cannes, appuyé par Pedro Almodóvar, entre autres, est un cas encore à part puisqu’il s’agit d’une œuvre documentaire ; d’autant plus hybride qu’elle ne cherche pas tant à capter le réel qu’à le fixer ici. Le saisir sur toile.
Le titre original du film El sol del membrillo signifie littéralement « Le Soleil du coing ». Oui, puisqu’ici la caméra du réalisateur va suivre durant plusieurs mois, sous la forme d’un journal filmé (de septembre à décembre 1990), la tentative du peintre Antonio López García de figurer sur toile un cognassier de son jardin. Lorsque le film s’ouvre, les plans fixes à la beauté froide s’alignent pour capturer les différents angles d’une maison, et ses occupants, dont seuls les gestes sont filmés. Une atmosphère matinale, silencieuse et presque cérémoniale, qui n’est pas sans évoquer L’esprit de la ruche (1973), ou le cinéma de Krzysztof Kieślowski. L’espace une fois posé, qu’il s’agisse du jardin, de la ville au-dehors ou des vues changeantes du ciel, vient auréoler le geste artistique au cœur du récit.
Sur le papier, l’entreprise sonne lente, méditative, voire ronflante. Et pourtant, nous sommes happés dès le générique par la mise en place précédant la création : le montage du châssis boisé dans l’atelier baigné d’un ensoleillement irréel, puis la pose surréaliste des piquets reliés d’une ficelle ponctuée d’un pendule autour de l’arbre, enfin la pose sur la toile des premières lignes directrices. L’ensemble donne l’impression d’un curieux rituel à la magie toute secrète. Avant qu’arrivent les premiers coups de pinceau, l’œil oscillant en va-et-vient vers l’arbre, puis l’élongation du temps. Toujours dans cette douceur fixe, cette élaboration se placera parallèlement à d’autres : de manière littérale avec les travaux des ouvriers, de façon plus abstraite avec la cartographie progressive des lieux déroulée par la mise en scène. Les visites amicales et familiales de l’artiste rythment enfin la narration. Pour citer quelques moments : l’homme observera avec sa femme la course du soleil, importante et pourtant si fugace ; accueillera ses enfants ; ou bien dissertera sur le Jugement dernier de Michelangelo en compagnie d’un ami.
Certains réalisateurs ont bien tenté le documentaire pour disséquer l’élan artistique en peinture : on pense à Le Mystère Picasso de Henri-Georges Clouzot (1955) bien sûr, ou plus récemment à Anselm de Wim Wenders (2023). Seulement, là où ces derniers restituent l’artifice, la performance, la démonstration béate, Víctor Erice filme l’entièreté d’un processus, incluant les retenues, les difficultés ou les hésitations. Les contingences qu’implique de même le travail extérieur avec les aléas de la pluie ou du vent. Une démarche qui ne relève pas d’une simple pose, mais qui implique physiquement, prend du temps et nécessite plusieurs essais. Le véritable sujet du film sera même décentré, puisqu’il ne s’agira pas tant ici de suivre une peinture jusqu’à son achèvement (celle-ci sera remplacée, avant d’être déconstruite sous la forme d’un grand croquis préparatoire), que le geste créateur en lui-même.
Les méthodes insolites du peintre seront même révélées au détour d’un entretien en compagnie d’une invitée chinoise et de son interprète, notamment cette manie de marquer de croix blanches l’arbre, comme autant de points de repère figurant les axes mouvants de l’espace et, au-delà, de figer les fluctuations, la temporalité lente mais réelle du végétal. Au cœur de tout cela enfin, une quête secrète et indicible, visant à capturer la lumière au contact des fruits. Au détour d’une séquence somnambule, où l’artiste met au placard ses pinceaux pour devenir à son tour modèle pour sa femme (peintre également), c’est allongé sur un lit, et bientôt assoupi, qu’il songe, et nous avec, à cette lueur issue d’ailleurs, et si difficile à capter, « […] qu’on ne saurait décrire, limpide et sombre à la fois, et qui transforme tout en métal et en cendres. » Avant que le printemps n’arrive, et avec lui de nouveaux bourgeons, le réalisateur facétieux fait apparaître en quelques plans nocturnes une caméra munie de projecteurs au bord de l’arbre, établissant un pont direct entre cette lumière métaphysique et celle du cinéma.
2h 20min | Comédie dramatique, DocumentaireDe Victor Erice | Par Victor Erice, Antonio Lopez Avec Antonio Lopez, María Moreno, Enrique Gran Titre original El sol del membrillo |
2h 20min | Comédie dramatique, Documentaire

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