Certaines météorites laissent une traînée indélébile malgré leur passage fulgurant. Ronny, incarnation dark-wave de Marlene Dietrich, androgyne sculpturale surgie du Blitz Club londonien, en est l’exemple parfait. Silhouette hiératique drapée dans une aura de mystère, elle n’a laissé derrière elle que quelques fragments de musique, éclats glacés d’une new wave théâtrale et cinématographique. Parmi eux, To Have and Have Not brille comme un joyau oublié, étrange capsule temporelle échappée d’un univers parallèle où Ultravox et Grace Jones auraient fusionné sous la lumière crue des néons berlinois. Ronny, c’est avant tout une présence, une icône née du chaos flamboyant de la nuit londonienne des années 80. Mannequin-clubbeuse aux allures de diva cybernétique, elle hante les clubs et fascine le microcosme synth-pop. Son aura trouble attire les grands noms de l’époque : elle collabore avec Steve Strange, croise Bryan Ferry, et séduit le producteur Midge Ure, maître d’œuvre de l’ère Vienna d’Ultravox. C’est lui qui produira To Have and Have Not, morceau le plus abouti de la courte discographie de Ronny.
Dès les premières secondes, To Have and Have Not s’impose comme une cathédrale sonique de la new wave. Une pulsation synthétique glaciale, des accords mineurs étirés à l’extrême, un beat métronomique digne des meilleures productions de John Foxx ou de Gary Numan. La voix de Ronny plane, impérieuse, entre murmure et incantation, oscillant entre détachement aristocratique et menace feutrée. C’est toute une époque qui s’y reflète : celle des corps statufiés sur les pistes de danse, des âmes en suspension entre dystopie post-punk et glamour suranné. Midge Ure enveloppe cette tragédie futuriste d’une production clinique et majestueuse. Les synthétiseurs tissent un voile spectral, la basse synthétique martèle une cadence hypnotique, tandis que la voix de Ronny, grave et hiératique, impose une tension dramatique irrésistible. Impossible de ne pas penser à Ultravox, tant la signature sonore est proche, mais avec une froideur encore plus radicale, une absence totale de pathos. To Have and Have Not n’est pas un cri du cœur, c’est une sentence.
Comme un mirage, Ronny disparaît aussi vite qu’elle est apparue. Quelques autres titres – la reprise vaporeuse et mélancolique de If You Want Me To Stay, l’étrange Blue Cabaret – témoignent de son passage, avant qu’elle ne s’éclipse définitivement. Son destin reste flou, enveloppé de rumeurs et d’oubli. Mais To Have and Have Not demeure, vestige spectral d’une époque où la synth-pop se rêvait en théâtre d’ombres. Une chanson comme un film en noir et blanc, où la nuit ne finit jamais vraiment.



