« Dooba Dooba » de Ehrland Hollingsworth : de l’artisanat bancal, du malaise brut, du cinéma fait avec peu mais pensé jusqu’au bout

Il y a des films qui cherchent à devenir culte comme d’autres cherchent la reconnaissance LinkedIn. Dooba Dooba, lui, n’en a strictement rien à faire. Il existe. C’est déjà beaucoup. On le sent dès les premières minutes : ce truc-là n’a pas été pensé pour rassurer, expliquer ou séduire. Il se contente d’être là, planté dans votre champ de vision comme une mauvaise pensée qui refuse de partir. Et c’est précisément pour ça qu’il fonctionne.

Scénario « post-it » : une baby-sitter, une maison, une nuit, une adolescente traumatisée, des caméras partout et un mot répété comme un talisman débile, vous l’aurez compris : « dooba dooba ». Rien de neuf sous le soleil blafard de l’horreur VOD. Sauf que très vite, le film refuse toute logique de confort narratif. Ici, le trauma n’est pas un prétexte psychologique vaguement plaqué, mais une matière visqueuse qui contamine chaque plan. Le hors-champ devient une menace métaphysique, le moindre bruit un potentiel effondrement. On ne garde pas notre protagoniste : on garde le souvenir d’un meurtre, encore chaud, encore actif.

Ehrland Hollingsworth filme comme s’il avait décidé de rayer le cinéma de la liste de ses références. Le montage semble bricolé par un esprit insomniaque, l’esthétique oscille entre found footage, vidéosurveillance et diaporama PowerPoint sous acide. C’est moche, parfois grotesque, souvent déroutant et pourtant profondément cohérent. Là où tant de films indépendants singent maladroitement leurs modèles pour exister, Dooba Dooba préfère l’accident, la dissonance, le bug. On pense à Skinamarink, à Paranormal Activity, mais surtout à rien d’autre qu’à ce que l’on est en train de regarder, ce qui devient denrée rare.

Tout semble fait pour irriter : les digressions visuelles, les archives incongrues, les ruptures de ton. Et pourtant, ces éléments s’incrustent durablement dans la mémoire. Le film ne cherche pas à être compris, mais à sédimenter. Il laisse des images résiduelles, des sensations orphelines, comme un rêve mal troussé. On ne sort pas de Dooba Dooba avec des réponses, mais avec une gêne persistante et une envie presque honteuse d’y retourner.

À l’heure où l’horreur contemporaine se rêve « elevated » à coups de métaphores propres et de traumas bien repassés, Dooba Dooba choisit le chemin inverse : celui de l’artisanat bancal, du malaise brut, du cinéma fait avec peu mais pensé jusqu’au bout. Quand le film s’arrête, on ne sait pas exactement ce qu’on a vu. Mais on sait qu’on n’a pas fini d’y penser. Et c’est peut-être ça, au fond, un film culte (en devenir ?) : une œuvre qui vous parle en bégayant, et qui continue de murmurer longtemps après le générique.

1h 15min | Epouvante-horreur
De Ehrland Hollingsworth | Par Ehrland Hollingsworth
Avec Betsy Sligh, Winston Haynes, Amna Vegha

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