[CRITIQUE] THE LOST CITY OF Z de James Gray

Il était une fois… L’histoire vraie de Percival Harrison Fawcett, un des plus grands explorateurs du XXe siècle. Percy Fawcett est un colonel britannique reconnu et un mari aimant. En 1906, alors qu’il s’apprête à devenir père, la Société géographique royale d’Angleterre lui propose de partir en Amazonie afin de cartographier les frontières entre le Brésil et la Bolivie. Sur place, l’homme se prend de passion pour l’exploration et découvre des traces de ce qu’il pense être une cité perdue très ancienne. De retour en Angleterre, Fawcett n’a de cesse de penser à cette mystérieuse civilisation, tiraillé entre son amour pour sa famille et sa soif d’exploration et de gloire…

Marche ou rêve. Sous la haute protection de Brad Pitt qui a toujours su défendre les auteurs (Andrew Dominik et Bennett Miller lui doivent beaucoup), le réalisateur James Gray a construit The Lost City Of Z avec une patience de bouddha en connaissant un nombre incalculable de catastrophes avant, pendant et après le tournage. En février 2009, Paramount Pictures et Plan B Entertainment, la boîte de production de Pitt, contactent James Gray pour adapter le roman de David Grann. Brad Pitt était alors rattaché au projet comme producteur mais aussi comme acteur. Le projet semblait prendre de l’ampleur jusqu’à ce que l’acteur plante James Gray, parti tourner un autre film: Killing Them Softly de Andrew Dominik. Brad Pitt demeure toutefois producteur de The Lost City of Z et, avec cette fonction, continue de défendre le projet jusqu’au bout. En 2013, James Gray réalise The Immigrant et ne perd pas de vue son projet dantesque. Benedict Cumberbatch remplace Brad Pitt et Robert Pattinson, lui aussi avide de tourner avec de l’indé pur et dur, accepte un second rôle. En février 2015, soit deux ans plus tard, patatras, Benedict Cumberbatch est contraint de céder sa place en raison de conflits d’emploi du temps, remplacé fissa par Charlie Hunnam. Soit, de 2009 à 2017, huit longues années nécessaires pour construire un film avec l’esprit d’un bâtisseur de cathédrale. L’existence de The Lost City of Z constitue donc une victoire. A l’arrivée, c’est un film totalement unique dans l’industrie cinématographique actuelle.
Beaucoup de gens parlent du Aguire, la colère de Dieu de Werner Herzog pour résumer l’odyssée (méta)physique. Mais c’est une fausse piste: c’est trop froid et trop « tripal » pour le sentimental James Gray chez qui la suavité n’est pas exempte de cruauté; on pense surtout à la lucidité et à la mélancolie traduites par les cinéastes du Nouvel Hollywood dans les années 70. A Michel Cimino, aussi, beaucoup. Certains plans renvoient ostensiblement à La porte du paradis et on parie que s’il avait continué à faire du cinéma aujourd’hui, en pleine possession de ses moyens, le réalisateur de Voyage au bout de l’enfer aurait commis pareil joyau. Évidemment, The Lost City Of Z n’est pas sans défauts: le rythme est très lent – même si, au fond, cette lente plongée dans les ténèbres fascine – et l’interprétation n’est la première des qualités – même si, dans un registre taiseux, Robert Pattinson est formidable, intense en donnant l’illusion de rien faire. Peu importe, en vrai, si parfois les coutures craquent, ces faiblesses sont humaines et rien ne saurait entacher le ravissement que provoque ce film. Un ravissement qui tient de l’irrationnel. James Gray reste ce cinéaste que l’on a toujours aimé depuis Little Odessa (1994) à l’aise pour étayer la complexité des rapports humains, pour œuvrer dans le spectaculaire à suspense (ici, une chasse à courre filmée comme une course poursuite), s’aventurer au détour d’une scène dans un genre précis (ici, pendant le bourbier délétère de la guerre) et proposer des séquences chargées d’informations purement visuelles. En d’autres termes, il met en ombres et en lumières. Et comme il sait magistralement le faire, ce sont elles qui le guident.
C’est beau et émouvant de voir un film capable de raviver la foi des cinéphiles endormis, convaincus à l’usure que la culture ne peut plus rien pour personne. On se souviendra longtemps de The Lost City Of Z. On se souviendra de la douceur élégiaque et mortifère du dernier tiers (déchirante à rebours). De l’intensité foudroyante du plan final qui, rien qu’en y repensant, colle des frissons. Des ralentis qui, comme toujours chez James Gray, dévastent. Ou encore de cette sublime idée, propre à ceux qui aiment et qui font du cinéma, de la vie envisagée comme un rêve permanent (et donc comme un leurre magique). Et à travers cette idée, d’autres idées qui parcourent l’existence de tous ceux qui ont suivi une utopie: transmettre une passion, courir après une flamme sur le point de s’éteindre, raconter une ambition et une implication extraordinaires au risque de sacrifier sa vie tout en lui donnant du sens.

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Date de sortie 15 mars 2017 (2h 20min) / De James Gray / Avec Charlie Hunnam, Robert Pattinson, Sienna Miller / Genre Aventure / Nationalité Américain[CRITIQUE] THE LOST CITY OF Z de James Gray
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