« 2000 mètres jusqu’à Andriïvka » de Mstyslav Chernov : 2000 mètres jusqu’à l’enfer

Imaginez Il faut sauver le soldat Ryan dépouillé de son héroïsme hollywoodien, plongé dans la boue ukrainienne et narré par un fantôme qui aurait lu trop de Hemingway. 2000 mètres jusqu’à Andriïvka, le nouveau documentaire de Mstyslav Chernov, fraîchement auréolé de son Oscar pour 20 jours à Marioupol, n’est pas un film sur la guerre. C’est une descente aux enfers en deux mille mètres chrono, une odyssée où chaque pas se mesure par les silences entre les explosions, comme si le temps lui-même avait été victime d’un shrapnel.

Chernov, caméra au poing et voix en mode je-suis-un-spectre-qui-a-tout-vu, nous balance dans les tranchées avec la délicatesse d’un obus. Pas de musique envoûtante comme chez Malick, pas de slow-motion esthétisant comme dans Dunkerque. Juste le bruit sourd des bottes dans la gadoue, les rires nerveux de soldats qui fument en regardant tomber les bombes et puis soudain, le chaos. On est loin du lyrisme guerrier : ici, la poésie naît de l’absurdité pure. Les gars discutent foot entre deux rafales, comme dans Jarhead, sauf qu’ici, l’issue du match, c’est leur survie.

Au cœur de ce carnage organisé, deux figures : Freak, 22 ans et une gueule d’ange déchu, et Fedya, le chef de la contre-offensive, un type qui n’est pas venu pour servir, mais pour tuer. Leur humanité éclate dans des instants volés, un rire, une clope partagée, avant que la caméra ne les avale, littéralement, dans le no man’s land. Chernov a le chic pour filmer la mort comme un fait divers : un soldat se prend une balle, et hop, on passe à autre chose. Pas de pathos, pas de lamentations. Juste la froideur d’un rapport de guerre jusqu’à ce que le spectateur réalise, trop tard sans doute, qu’il vient de voir un homme disparaître. C’est Guerre et Paix version 2025 : la barbarie sans fard, mais avec un smartphone en guise de témoin.

Le plus jouissif (si j’ose dire) dans 2000 mètres, c’est son refus obstiné de prendre parti. D’un côté, les corps déchiquetés, les cris étouffés sous les décombres, un anti-guerre aussi violent que Johnny s’en va-t-en guerre. De l’autre, la fierté têtue de ces mecs qui avancent quand même, parce que c’est leur terre. Le film oscille entre les deux comme un ivrogne sur une ligne de crête, nous laissant avec une question : et si la guerre était à la fois l’horreur absolue et le dernier refuge de l’honneur ? Chernov, malin si l’on veut, ne répond pas. Il se contente de braquer sa caméra sur les ruines d’Andriïvka, village fantôme où même les chiens ont fui, et de murmurer, voix blanche : à vous de voir.

Pourtant, le documentaire pèche là où il excelle, c’est-à-dire son détachement. Les plans en drone sur la forêt calcinée, magnifiques comme des tableaux de Fouquet, finissent par ressembler à une esthétique du désespoir un peu trop léchée. Et cette voix off, my goodness… On dirait une IA qui réciterait Baudelaire. Quand les casques-caméras captent des soldats slalomant entre les cadavres, on a envie de hurler « Arrêtez de filmer, aidez-les ! ». Chernov reste en observateur, comme s’il avait peur que l’émotion ne vienne gâcher son tableau.

Reste une scène, une seule, qui justifie tout : Fedya, debout devant Andriïvka en ruines, déclare : « ce n’est même plus un village, juste un nom ». Soudain on comprend 2000 mètres. Pas de drapeau planté, pas de victoire en fanfare. Juste des types qui marchent vers un tas de pierres parce que c’est à eux.

Alors oui, Chernov signe un film nécessaire, beau dans sa laideur, et d’une actualité qui fait mal. Cependant, si vous cherchez des héros, passez votre chemin. Ici, il n’y a que des hommes, des mines, et deux milles mètres de boue où l’Histoire s’écrit avec des balles et du sang. La dignité, c’est tout ce qui reste, disait l’autre. Dommage que le film, parfois, oublie qu’elle se filme aussi avec le cœur. Le film est disponible sur la plateforme de France TV, gratuitement, jusqu’en juin 2026.

24 septembre 2025 en salle | 1h 51min | Documentaire
De Mstyslav Chernov | Par Mstyslav Chernov
Titre original 2000 Meters To Andriivka

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