[CRITIQUE] JODOROWSKY’S DUNE de Frank Pavich

Lost in Hollywood. En 1975, le producteur français Michel Seydoux propose à Alejandro Jodorowsky une adaptation très ambitieuse deDune au cinéma. Ce dernier, déjà réalisateur des films cultes El Topo et La Montagne sacrée, accepte. Il rassemble alors ses « guerriers » artistiques, dont Jean Giraud (Moebius), Dan O’Bannon, Hans-Ruedi Giger et Chris Foss qui vont être de toutes les aventures cinématographiques de science-fiction de la fin du siècle (Star Wars; Alien; Blade Runner; Total Recall etc.).Le casting réunit Mick Jagger, Orson Welles, Salvador Dali, David Carradine ou Amanda Lear, mais également son jeune fils Brontis Jodorowsky, Pink Floyd et Magma acceptent de signer la musique du film… L’équipe de production recherche 5 millions de dollars pour finaliser le budget et se heurte à la peur des studios hollywoodiens qui craignent le tempérament de Jodorowsky. C’est finalement David Lynch qui récupère le projet en 1984, après que Ridley Scott l’ait abandonné pour Blade Runner. Malgré les compliments de Frank Herbert, Lynch finira par renier le film, tout simplement parce qu’il n’a pas réussi à obtenir le final cut.

Moi, moi, mon moi. Ceux qui ont déjà eu la chance d’interviewer Alejandro Jodorowsky sont unanimes. Ils vous assurent, droit dans les yeux, juré craché, que le réalisateur est un régal en entretien, tant son humour, ravageur, met tout de suite celui qui l’interviewe dans sa poche et tant ses anecdotes épiques font effectivement rêver, comme le vieux papy de la pub Werther’s Original donnant ses bonbons au caramel à de petits enfants (lire l’interview carrière d’Alejandro Jodorowsky). Et ceux qui lisent lesdites interviews se régalent évidemment, parce qu’ils ont un peu l’impression, comme chez un Mocky, qu’il s’agit d’un puits sans fond et que l’absence de langue de bois autorise une salutaire méchanceté. S’il y a bien d’autres intervenants dans ce documentaire consacré à l’adaptation impossible de Dune, Jodorowsky’s Dune est surtout, comme l’indique le titre, un magistral véhicule pour Alejandro Jodorowsky de monopoliser la parole et de se mettre en valeur. Ainsi, pendant près d’une heure trente, c’est le grand show Jodorowskien. Si les fans seront aux anges, les profanes trouveront ça moins passionnant. D’autant qu’il n’a y pas de contrepoint: tous les interviewés, à commencer par le fan number one Nicolas Winding Refn, n’en finissent pas de cirer les pompes et le documentariste Frank Pavich, trop fan et trop cinéphile pour apporter un vrai point de vue sur cet échec flamboyant, se fait complètement bouffer par le monstre Jodo.
Heureusement, au-delà de la complaisance ronflante, on est malgré tout saisi par cette incroyable histoire de cinéma. Et tous d’accord pour louer la première qualité de ce Jodorowsky’s Dune: raconter comment un monument cinématographique n’a jamais eu lieu, contenu à jamais dans un bouquin épais comme notre bras, et faire comprendre au béotien que si cette adaptation de Dune avait eu lieu, elle aurait changé l’industrie du cinéma et serait devenue un classique instantané à ranger à côté de 2001 de Kubrick dans toutes les vidéothèques. C’est une invitation à réécrire l’histoire, à imaginer une conjonction de talents, à fantasmer un film unique; et, ça, oui, c’est passionnant. Et l’on sait gré à Frank Pavich de rappeler à quel point ce « projet fantôme » a malgré tout « servi » aux superproductions d’époque. Du positif car grâce au Dune de Jodorowsky, Moebius et Giger ont pu travailler sur Alien de Ridley Scott. Du négatif aussi, car le storyboard a été éhontément plagié pour Star Wars IV: un nouvel espoir. De même, lorsque, avec son ironie vacharde, Jodorowsky raconte sa joie perverse d’avoir vu Lynch échouer sur Dune, on ne peut s’empêcher de penser à la souffrance réelle du réalisateur de El Topo qui se croyait intouchable et qui a vu toutes ses illusions de grandeur se briser. Deux ans et demi de dur labeur pour rien. Comment peut-on s’en remettre? On ne s’en remet pas. La suite de sa filmographie confirmera l’amertume entre un film de commande (Santa Sangre) et un souvenir honteux (Le Voleur de l’arc en ciel) jusqu’à des projets plus intimes (La Danza de la realidad). L’ensemble, court, bien raconté et bien illustré, passe comme du petit lait. Subsiste un vrai bémol: la forme impersonnelle, fade et sans surprise, proche des documentaires qui passent en boucle sur les chaînes câblées consacrées au Cinéma (chut, chut, pas de marques). Et puis, on ne comprend pas ce qui justifie une sortie dans les salles de cinéma. A part raviver sempiternellement une plaie déjà bien béante.

Les articles les plus lus

« The Bride » de Maggie Gyllenhaal : un film qui court contre le monstre

Le second film de Maggie Gyllenhaal s’ouvre sur une...

[LAKE MUNGO] Joel Anderson, 2008

Pour donner naissance à un film culte, rien ne...

Bertrand Bonello tourne « Santo Subito ! », Mark Ruffalo et Charlotte Rampling au casting

Le cinéaste Bertrand Bonello entame à Rome la production...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
Jodorowsky's Dune Date de sortie 16 mars 2016 (1h 25min) De Frank Pavich Avec Alejandro Jodorowsky, Michel Seydoux, H.R. Giger Documentaire, Science fiction[CRITIQUE] JODOROWSKY’S DUNE de Frank Pavich
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!