« The Toxic Avenger » de Macon Blair : mais que vaut cette nouvelle version tant attendue ?

C’est une chose curieuse que de voir Troma entrer par la grande porte du cinéma. Comme si un punk qu’on aurait forcé à mettre une cravate tentait encore de hurler dans un micro propre. Macon Blair, nouveau prophète de la crasse domestiquée, s’attaque à The Toxic Avenger, monument du mauvais goût des années 80, et choisit la voie la plus tordue : celle de l’hommage sincère dans un emballage lustré. On y retrouve un concierge malade, un bain de produits chimiques, une mutation grotesque, mais surtout, une âme schizophrène, déchirée entre nostalgie toxique et satire mélancolique.

Macon Blair n’est pas Lloyd Kaufman, et il le sait. Son film ne suinte pas la colle à prothèse ni la sueur de garage, mais la maîtrise technique d’un artisan un poil ironique. Là où l’original hurlait sa laideur comme un manifeste, celui-ci chuchote son anarchie avec un sourire de gentleman fatigué. Peter Dinklage, réduit à un corps monstrueux et une voix de tragédien miniature, incarne un Winston fragile, père célibataire, homme broyé par un monde d’actionnaires psychopathes et de rockeurs décérébrés. À sa tête, Kevin Bacon, businessman carnassier au verbe lubrique, dirige un empire toxique qui ronge la ville fictive de St. Roma tel un ulcère industriel.

Puis survient le baptême chimique : Winston plonge dans la cuve et renaît sous forme de héros dégénéré, mi-Dieu de déchetterie, mi-ange vengeur de l’écologie perdue. C’est ici que Blair montre ses vrais talents. Il transforme la bouffonnerie gore en conte amer, le chaos viscéral en poème. Le film oscille entre la farce cartoonesque et le drame existentiel, entre le gag scatologique et la tragédie muette. Le sang coule, mais avec élégance : les membres volent, mais selon une chorégraphie presque musicale. Le grotesque devient ballet, et l’absurde, une confession.

Elijah Wood, méconnaissable en frère dégénéré du PDG, surgit tel un clown de l’enfer, œil vitreux et sourire d’insecte. Sa présence, entre les riffs d’un groupe punk nommé The Killer Nutz, injecte à chaque scène une folie crispée. Pourtant, Blair ne cherche pas la provocation pure : son humour est plus sec, plus distancié, presque pudique. Il préfère rire de la dérision du monde que d’enfoncer la tête du spectateur dans le vomi. Cette retenue, paradoxalement, crée un malaise délicieux : The Toxic Avenger nouvelle génération n’a plus besoin de sentir mauvais pour déranger. Il pourrit de l’intérieur, lentement, comme un cadavre qui trainerait au bord de la route.

Techniquement, le film a l’assurance d’un remake hollywoodien : un cadrage léché, une photo proprement glauque, des effets numériques qui remplacent la gélatine d’antan. Et c’est là, peut-être, que se loge sa véritable provocation : dans la contradiction même d’un cinéma crade devenu sophistiqué. Blair tourne la saleté en esthétique, le déchet en ornement. Il polit la fange pour qu’on y voie son reflet. Une hérésie pour les puristes de Troma ? Sans doute. Mais une hérésie consciente, presque tendre, comme si l’enfant bâtard du cinéma d’exploitation voulait enfin prouver à son père qu’il a appris à lire.

Le plus drôle, ou le plus triste, je ne sais pas, c’est que tout cela fonctionne. Malgré ses hésitations de ton, malgré son vernis un peu trop propre, le film respire l’amour d’un certain chaos. Le montage claque, les répliques suintent l’ironie, et l’on rit souvent sans savoir de quoi. Pas parce que c’est drôle, mais parce que c’est absurde. Parce que voir Troma devenir presque respectable, c’est déjà une blague en soi.

Alors à quoi bon ce remake, demandera-t-on ? À rien, et c’est bien ce qui le rend précieux. Il ne veut pas plaire, ni choquer encore moins convertir. Il veut juste exister, difforme. Il s’impose comme un autoportrait du cinéma moderne, partagé entre son désir d’être aimé et sa nostalgie du dégoût. Blair filme la monstruosité comme une confession d’artiste : il se regarde dans la vase et y voit son reflet, grotesque, mais sincère.

Au fond, The Toxic Avenger version 2025 n’est ni un remake, ni un hommage. C’est une élégie punk, un chant d’amour aux monstres qu’on a rendus présentables. Et si le film boite, titube, se vautre parfois dans sa propre ironie, il finit quand même par se relever, dégoulinant et fier.

1h 43min | Action, Comédie, Epouvante-horreur
De Macon Blair | Par Macon Blair
Avec Peter Dinklage, Kevin Bacon, Elijah Wood

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