[THE DOOM GENERATION] Gregg Araki, 1995

Gregg Araki n’a jamais eu la délicatesse d’épargner qui que ce soit. Son cinéma ne flatte pas, il gifle. The Doom Generation, sous-titré ironiquement « un film hétérosexuel de Gregg Araki », est une orgie d’images criardes, une descente d’acide avalée de travers, un road movie qui défonce les murs de la bienséance pour repeindre les fast-foods yankees avec du ketchup humain. Ceux qui se pâment devant les épouvantails du « cinéma indépendant » ou qui confondent expérimentation et masturbation formaliste risquent ici l’indigestion : ce film ne cajole pas les amateurs de tiédeur. Il les balance tout droit dans une benne à ordures sonores et visuelles, la gueule coincée entre Warhol, Godard et MTV, version grunge qui pue la sueur rance et le sexe mal lavé.

Araki, enfant terrible nourri aux poststructuralistes, se fout comme d’une première clope de la narration classique. Ici, tout est caricature, surjeu, torsion grotesque du cliché. Les acteurs jouent comme des parodies d’eux-mêmes, les dialogues sont écrits à coups de rot et de pop-corn écrasé. Les couleurs brûlent la rétine, les montages se brisent comme des riffs de guitare mal accordés et la bande-son balance ses coups de massue pour mieux s’interrompre en plein orgasme. Imaginez Truffaut qui aurait maté trop de pornos crados et de clips punk, et vous aurez une idée du carnage. Le trio infernal – Jordan (doux crétin Keanu Reeves discount), Amy (Rose McGowan en Barbie trash, clone d’Uma Thurman passée au vinaigre) et X (beau gosse démoniaque sorti d’un catalogue de fringues pour psychopathes) – traverse l’Amérique comme on traverse un cimetière après minuit : tout pue la mort et l’envie de baise. Chaque pause hamburger finit en bain de sang, chaque rencontre avec les ploucs du coin tourne à la fusillade cartoonesque. C’est Natural Born Killers vu à travers une vitrine de sex-shop.

Mais ne vous y trompez pas : sous la crasse le film est une rêverie pansexuelle. Pas de morale, pas de psychologie, juste des corps qui s’entrechoquent, s’attirent, se repoussent, dans une transe sans étiquette. L’ironie du « film hétérosexuel » est une blague : tout ici suinte le queer, le polymorphe et le désir sans frontières. C’est un rêve utopique, une promesse de jouissance universelle que l’Amérique bigote écrase de ses bottes, jusqu’à ce que le fantasme tourne au cauchemar gore. Araki s’inscrit dans une tradition : celle de l’underground, ce cinéma bâtard qui ne cherche pas la respectabilité mais la brûlure. Avant lui, Jack Smith filmait des freaks, Warhol étalait ses superstars en putréfaction glamour, Jon Moritsugu transformait le punk en pellicule. The Doom Generation reprend le flambeau, vomit ses couleurs criardes et ses obsessions lubriques, et brandit un doigt d’honneur aux gardiens de la bienséance critique. Ceux qui parlent « d’élistisme » ou de « ghetto » quand un film sort des clous sont les mêmes qui voudraient que tout soit calibré pour leur estomac fade : qu’ils aillent bouffer ailleurs, Araki cuisine avec de la viande faisandée et du poison.

Ce n’est pas un manifeste raisonné, c’est une déflagration. Pas une thèse, mais une claque visuelle et sonore. Le sexe y devient arme, le gore devient farce et la route devient l’autoroute directe vers un Enfer x ou y. Le film ne cherche jamais à séduire, il prend, il déchire, il expulse. C’est du pop art souillé de foutre et de sang. Une fresque saturée où le grotesque tutoie la tragédie, où l’humour idiot explose en plein milieu d’un massacre, et où l’utopie d’une sexualité sans barrières s’effondre sous la violence crasse du réel.
« On location in Hell », prévient Araki. On n’aurait pas dit mieux.

15 novembre 1995 en salle | 1h 25min | Comédie dramatique
De Gregg Araki | Par Gregg Araki
Avec James Duval, Rose McGowan, Cress Williams

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