[TOTALLY FUCKED UP] Gregg Araki, 1993

Il fallait bien un sale gosse comme Gregg Araki pour filmer le désarroi adolescent avec autant de morgue et de désespoir fluorescent. En 1993, le cinéaste balance Totally Fucked Up, morceau inaugural de sa « Teenage Apocalypse Trilogy » et dernier éclat d’un cinéma véritablement indépendant, tourné avec des bouts de ficelle, une caméra DV et une poignée de mômes paumés. Pas de stars, pas de gros chèques, juste de la sueur, des cris étouffés et des images granuleuses qui sentent la nicotine froide et le sperme séché sur des draps bon marché.

Araki ouvre son film sur le suicide de deux garçons de quinze ans, jetant dès l’entame son spectateur dans un bain d’acide. Ici, pas de suspense, pas de fioritures : on est dans un monde qui dévore ses enfants à coups de Bible et de matraque. Les réacs et les gouvernements sont désignés sans trembler comme des charognards organisant une extermination à bas bruit. Alors oui, les dialogues citent Mel Gibson « homophobe a-hole », réduisent Tom Cruise au Rock Hudson des années 90, mais derrière la blague perce la douleur : ce n’est pas juste de la punchline, c’est une mise en accusation. Le dispositif formel explose en fragments, comme si Godard s’était shooté au Prozac et aux cassettes pirates de Nirvana. Quinze morceaux de pellicule, des cartons intertitres qui balancent « Another homo movie by Gregg Araki » ou « More teen angst », des inserts de stock-shots absurdes : tout participe à une logique de puzzle brisé. Le spectateur avance dans ce foutoir comme dans une friche couverte de graffitis obscènes, entre rires idiots et éclats de verre dans la gueule.

Au cœur du chaos, six jeunes pédalent dans le vide : Andy, le grand mélancolique qui regarde la caméra comme s’il se filmait déjà son propre enterrement ; Steven, son ami derrière le caméscope, en couple avec Deric, condamné à l’amour fatigué ; Tommy, imbécile heureux qui joue les débiles lubriques ; Michele et Patricia, amazones sarcastiques, capables de rire d’un jeu de société hétéro comme d’un avis de décès. Les dialogues fusent : « Pourquoi les pédés mettent-ils tant de parfum ? » et répondre « Pour se renifler dans le noir. » L’humour n’est pas là pour faire passer la pilule : il est la pilule, avalée de travers. Le sexe, omniprésent, oscille entre trivialité crasse et colère politique. L’un en fait une corvée, l’autre une arme contre l’invisibilisation, une troisième le rêve comme incantation sensuelle. On se branle, on parle d’insémination artisanale, on jure contre le sida perçu comme génocide d’État. Pendant ce temps, l’amour est disséqué : mirage, squirt dans le noir, business de pacotille. Même les étreintes se consument comme des tickets resto oubliés au soleil.

Araki sait cadrer la dévastation : une confession volée devant une laverie, un baiser sous un néon pourri, un dominatrix promenant son chien humain dans un coin de plan. L.A. n’est plus une ville, c’est un cimetière de néons où l’on s’accouple comme des cafards après la bombe. Le réalisateur fait jaillir la poésie des poubelles et l’érotisme d’un troquet moisi. Et puis, le couperet : Deric tabassé par des connards anonymes, scène brutale d’autant plus glaçante qu’elle n’est pas annoncée par les tambours habituels du lynchage filmique. Steven se ronge de culpabilité, Andy s’ouvre à Ian, amant vénéneux qui finit par l’abandonner, tandis que les autres s’épuisent à survivre. La violence du monde s’infiltre, insidieuse, jusqu’au climax : Andy, ce gosse qui ne voulait pas d’un boulot, mais d’un sens, se rince la gorge au Drano, recrache son sang comme un dernier tag sur les murs d’une jeunesse en ruines. La dernière image coupe le souffle : ses amis, cinq désormais, matent sa vidéo-testament. Pas de larmes hollywoodiennes, pas de cris. Juste un écran qui s’éteint, comme une vie avalée par le néant. Puis ce carton final, d’une insolence glaçante : « A big fucking no thanks to… you all know who you are. » À qui ? Aux bigots, aux lâches, aux indifférents ? Qu’importe : le doigt d’honneur est universel.

Trente ans plus tard, Totally Fucked Up conserve intacte sa rage et son élégance crasseuse. C’est un film adolescent dans le sens le plus noble : immature, furieux, bancal, mais vital. Une chronique du désespoir, un cri peint au Tipp-Ex sur la jaquette d’une cassette. Et si l’on veut y voir une morale, elle tient en une punchline qui claque comme un graffiti au marqueur sur un mur de chiottes : “C’est la fuckin’ vie.”

1h 18min | Comédie dramatique, Romance
De Gregg Araki | Par Gregg Araki
Avec James Duval, Susan Behsid, Alan Boyce

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