Après la promesse de vente puis l’acquisition du bâtiment en juin dernier, le cinéma La Clef est désormais au milieu des travaux de rénovation. Le collectif « La Clef Revival », lui, lance une nouvelle levée de fonds en France et à New York. À quelques mois de l’ouverture, il a convié le Chaos à une petite visite du chantier.
Un peu moins d’un an après l’annonce du rachat du cinéma, La Clef est en chantier. Ce lundi 3 mars 2025, ils sont quatre à nous accueillir dans l’enceinte en travaux du cinéma. Bulle, Simon, Chloé et Lucas sont jeunes et ont tous un lien particulier avec ce lieu. Simon, par exemple, habitait juste à côté quand il est arrivé à Paris pour ses études. Il fréquentait régulièrement le cinéma et c’est donc tout naturellement qu’il a fini par rejoindre le collectif au moment de l’occupation. Chloé nous fait part d’un parcours similaire, de la salle à la mobilisation : « Je suis d’abord venue comme spectatrice avant, puis pendant l’occupation, et petit à petit, j’ai demandé comment filer un coup de main. On passe derrière l’accueil ou le bar et au fur et à mesure, on propose ses compétences pour des choses dont le collectif a besoin. On finit par s’auto-former et partager nos connaissances. »

La salle fondée en 1973 a toujours été le lieu de promotion des cinéastes sous-représentés, à travers des séances à des prix abordables. Un esprit qu’entend perpétuer le collectif La Clef Revival, dans le sillage de ce qui a été mis en place pendant l’occupation du cinéma entre 2019 et 2022, suite à la décision en juin 2015 de sa revente par le propriétaire de l’époque, le Conseil social et économique de la Caisse d’épargne Île-de-France (CSECEIDF) :« Dès le début, au lendemain du premier jour de l’occupation, il y a eu une première projection publique à prix libre et ça n’a jamais cessé pendant les deux années et demie, avec cette petite exception quand même qu’ont été les confinements, puisque La Clef a traversé cette période-là », rappelle Chloé. Le confinement aura permis aux occupants, dont certains l’ont traversé dans l’enceinte même du cinéma, de diversifier les tâches et actions. On se souvient des projections en plein air sur le mur de La Clef à l’attention des riverains, mais le collectif a également monté des radios éphémères ou des résidences de création, ou a accueilli d’autres associations dans les quelques centaines de mètres carrés que fait le lieu.
Tout a pris fin le 1ᵉʳ mars 2022, avec une expulsion par les forces de l’ordre, après avoir épuisé tous les recours juridiques à disposition pour faire durer l’occupation, et ceci malgré la mobilisation d’étudiants, de riverains et de personnalités du monde du cinéma. Car la notoriété du combat de La Clef Revival a grandi au fil du temps, et les soutiens sont venus de tous horizons, entre les projections octroyées à titre gracieux par les ayants droits, l’accompagnement des séances par les réalisateurs et réalisatrices – se sont succédé, entre autres, Yann Gonzalez, Claire Denis, Agnès Jaoui et Alain Cavalier – ou la lettre de support de Martin Scorsese. Au lendemain de l’expulsion, une nouvelle arrive aux oreilles des membres de La Clef Revival. C’est le point de départ d’un projet fou de sauvetage du cinéma. « On a appris qu’une grosse structure d’économie sociale et solidaire contre laquelle on avait beaucoup lutté par ailleurs parce qu’on craignait une récupération, une forme de corruption du projet de la Clef, se retirait de la vente. Donc non seulement nous étions expulsés, mais en plus le cinéma n’avait officiellement plus d’acheteurs », révèle Chloé. « Et donc nous avons affirmé notre ambition de racheter nous-mêmes le cinéma grâce à une souscription populaire pour prolonger dans le temps tout ce que l’illégalité nous avait permis d’expérimenter, sans l’épée de Damoclès de l’expulsion. »

Les négociations se sont engagées quasiment immédiatement avec le propriétaire. Après une phase de contacts destinés à réchauffer les relations avec le CSECEIDF, les deux parties ont fini par signer en avril 2023 un compromis de vente. En parallèle, le collectif a fourni un travail harassant pour chercher des fonds et affiner le montage juridique. Il a finalement fallu encore une année pour réunir la somme nécessaire, grâce à une campagne de crowdfunding à laquelle ont participé 5000 personnes, avec en premier lieu le public de La Clef, puis des philanthropes de la culture et des professionnels du cinéma. Le 19 juin 2024, La Clef Revival annonçait sourire aux lèvres le rachat officiel du cinéma pour la somme rondelette de 2,7 millions d’euros, entraînant une réouverture exceptionnelle pendant quelques jours pour fêter l’évènement. Mais le combat n’est pas terminé.
Avec 600.000 euros de travaux, dont la désagréable surprise d’un désamiantage, l’objectif initial d’une réouverture du cinéma avant l’été 2025 est compromis. Les membres de l’association table sur la rentrée 2025, « pour l’anniversaire des six ans de l’occupation du cinéma », nous confie Bulle. Depuis des mois, ils rencontrent d’autres lieux culturels et/ou autogérés pour s’inspirer de leurs bonnes pratiques, car La Clef restera un lieu culturel et bénévole, avec l’emploi de seulement deux salariés permanent, pour la gestion de la caisse et de la facturation des bordereaux CNC, et la location de deux salles de montage intégrées dans le bâtiment. Parmi leurs modèles et camarades, il y a les cinémas alternatifs du réseau KinoClimates, dont plusieurs empruntent, comme eux, le chemin de la propriété d’usage pour protéger leur indépendance et leur liberté de ton. Une solidarité entre salles européennes qui les a même menés jusqu’à Venise, durant la dernière Mostra, où ils ont reçu une mention spéciale du prix Carlo Lizzani décerné aux « exploitant·e·s courageux·ses ».

En dehors de la mise aux normes effectuée par des professionnels, les bénévoles réalisent eux-mêmes une partie des travaux pour en limiter les coûts. Récupération de matériaux sur les chantiers à proximité, ou bien issus des constructions des derniers Jeux Olympiques, le collectif vise un chantier écologique et éthique. Les plus bricoleurs d’entre eux forment les autres, et des artisans de métier viennent leur prêter main forte.
Avec la visite exceptionnelle faite par Bulle, Simon, Chloé et Lucas, il y a fort à faire : installation de l’accueil et d’un café/bar à l’entrée, aménagement d’un espace collectif dédié à tous et à toutes au rez-de-chaussée, installation d’une cuisine et d’un lieu de réunion pour les bénévoles, équipement de salles dédiées au montage son et image (en location), et, c’est en projet, au développement de pellicules argentiques, et enfin, lifting des deux salles historiques de projection (en numérique et en 35 mm !), sans toutefois retirer leur cachet d’antan.
Un projet ambitieux, qui sent bon l’entraide et qui en fera un lieu culturel singulier de la capitale. « La Clef est le premier cinéma de Paris en nombre de films projetés », indique Bulle. « On vise un objectif de 12 ou 13 séances hebdomadaires, réparties en une séance par jour en semaine et un nombre plus élevé le week-end. Chaque séance sera suivie d’une discussion dans l’espace collectif dédié au rez-de-chaussée. Le ticket sera encore à prix libre. Nos calculs établissent le prix moyen du billet à 4,40 € depuis 2019, en suivant le cours de l’inflation. Soit un montant pas très éloigné de la moyenne des cinémas indépendants parisiens. » Le mot d’ordre est de perpétuer l’héritage de l’occupation de La Clef. « Nous ne voulons pas dépendre du bon vouloir d’un propriétaire qui pourrait exiger une rentabilité du lieu, ou bien augmenter le loyer », abonde Simon. « Nous voulons préserver la liberté de l’activité associative, jusque dans la programmation. Nous souhaitons montrer des films qui sont peut-être hors des clous, que nous irons chercher dans les marges des livres d’histoire du cinéma ou dans les festivals où beaucoup de très beaux films finalement n’arrivent pas toujours dans les salles. »
Pour accomplir ce rêve qui paraissait il y a encore quelques années irréalisables, il reste encore une dernière marche à monter. Si la Mairie de Paris s’est déjà engagée à les soutenir, la Région Île-de-France et le CNC doivent examiner fin mars leurs demandes de subvention pour assumer les coûts des travaux. Mais dans le meilleur des cas, les aides publiques ne pourront couvrir que la moitié du coût du chantier. La Clef Revival doit encore partir dans une ultime bataille : réunir 300.000 € de dons pour terminer le chantier.
Si la cagnotte retour.laclefrevival.org reste ouverte, certains membres partent à la pêche aux grands mécènes, et se tournent vers les États-Unis où les efforts du collectif a acquis une petite notoriété auprès des cinéphiles américains. Alors que Anora, film réalisé hors du système des studios par Sean Baker, a triomphé aux Oscars, et que le cinéaste a appelé lors de son discours à un soutien des salles et auteurs indépendants menacés depuis le Covid et la croissance des plateformes, La Clef Revival s’en va en tournée à New-York du 5 au 16 mars à la recherche de fonds et dans l’idée de partager leur combat à leurs pairs outre-Atlantique.

Partout dans le monde, l’extrême droite monte, prend le pouvoir et menace la liberté d’expression, qu’elle soit politique, culturelle, artistique. Des salles et des hauts lieux de culture ferment (récemment en Italie, une pétition était montée pour sauver un vieux cinéma de Rome), et des artistes sont empêchés de travailler. Si l’exemple de La Clef Revival peut faire des émules, le monde n’en sera que meilleur. On laisse le mot de la fin, plein d’espoir, à Simon et Chloé : « Le projet de La Clef, c’est que ce soit un cinéma pour tout le monde, dont tout le monde peut s’emparer pour projeter des films, pour en discuter. Un projet que tout le monde peut intégrer et que La Clef soit un lieu collectif en perpétuel renouvellement, en perpétuelle formation, pour que la dynamique continue très très longtemps, des décennies ou des siècles. »



