Des années après le splendide Simone Barbes ou la vertu, Jacques Nolot raconte ce qui se passe dans les cinémas porno. Mais ce n’est ni la même histoire ni la même époque.
PAR JEREMIE MARCHETTI
Une dizaine d’années avant les poissons d’eau-douce de L’inconnu du lac, une autre vision de la drague homo – ici souterraine – éclaboussait l’écran du festival de Cannes. Des silhouettes se tournant autour, s’ébattant, se prenant, quelques sexes dressés à l’appui: le procédé est le même, mais pas l’ambition. Avant le thriller élégiaque de Guiraudie, Nolot, sortant alors d’un deuil douloureux, offrait une chronique teintée de mélancolie. Fascinant Nolot qui a croisé André Téchiné, Claire Denis, Roland Barthes ou Paul Vecchiali, et pas pour rien bien sûr, pas au hasard. Un Nolot qui met de lui-même partout, tout le temps. Aussi bien dans ses films, comme L’arrière pays ou Avant que j’oublie, que dans ceux des autres, avec en particulier J’embrasse Pas, portrait sans fard de sa jeunesse de gigolo. Et même dans La chatte à deux têtes bien sûr, où il est ce poète de cinquante ans, traînant sa douce carcasse sans effort, sans illusion, dans un cinéma diffusant de vieilles bandes pornographiques en boucle.
Bien que l’établissement fut fermé en 1996, Nolot réouvre les portes du cinéma Le Méry, reconverti alors en cinéma porno peu après le boom du X. De bas en haut, le spectateur est traîné entre l’étage de la caisse, qui voit encore le jour et les pigeons envahissants, et la salle de cinéma, ouverte à tous les délices obscurs. Même s’il parle d’un temps révolu, La chatte à deux têtes n’est en rien un hommage au déclin du porno ou un chant nostalgique sur ces orgies sans lumières, même s’il faut avouer qu’en terme de témoignage, il tient une importance capitale à l’heure où une salle comme Le Beverley vient de fermer ces portes. Ici bas, dans cette autre dimension tapissée, les spectateurs viennent à peine pour le film, purement décoratif, tel un papier peint mouvant, tout au plus. La tête basse, des hommes silencieux de tout âge et de plusieurs milieux se réunissent, jettent un œil aux fauteuils souillés avec leur briquet, se rapprochent parfois, s’en vont, ou s’affalent la main dans le pantalon, quand ce n’est pas celle du voisin. Des travestis ou des femmes trans, la mine lessivée ou réjouie, entrent dans la danse, passent et repassent devant l’écran, attendent, observent, se laissent prendre à l’occasion.
La salle diffuse bien du porno hétéro, mais là, tout est pd, tout est fluide. Si la situation paraîtra miséreuse ou sordide, Nolot n’en a que faire : c’est à vous de voir, de contempler, de vous perdre. Le bonhomme regarde sans juger, sans toucher, filmant les mains et les phallus s’égarer, parfois non sans humour. Il y a de la cour des miracles dans ce cérémonial où l’on échappe au regard du monde extérieur, où l’on se ment sans se mentir. Lorsque la lumière s’allume par mégarde, on ferme sa braguette, on se cache derrière son journal, on courbe l’échine, on jette parfois un œil au dessus de son épaule. Quand le film repartira, comme un guide rassurant, tout ira mieux. À l’étage, la caissière est une femme, une italienne qui a tout vu et tout fait, formidable Vittoria Scognamiglio, alors séduite par le projectionniste, un provincial ravissant qui fait aussi tourner la tête d’un Nolot pas si fictionnel que ça. Beauté et simplicité des échanges, des souvenirs, des occasions manquées qui deviennent la fenêtre sur le monde extérieur. Il y a quelque chose d’une sexualité de fin du monde, comme après un boom, sans aucun doute celui du Sida. Des flics entamant une descente nous rappelle qu’il n’existe nul refuge, que la bonne morale et le regard des autres vous rattraperont toujours.
Horizon bouché alors? Nolot préfère conclure finement sur un espoir, car loin, très loin l’idée que cette chatte bicéphale est là pour vous mettre le morale à zéro. Une sorte de chemin inverse à l’irrésistible Simone Barbés ou la Vertu dont il constitue la parfaite suite spirituelle, et qui lui, allait de la truculence à la tristesse, racontant peu ou prou la même chose sans s’aventurer là on ne devait pas voir.

