ALEJANDRO AMENABAR, réalisateur de TESIS, OUVRE LES YEUX, LES AUTRES, MAR ADENTRO, AGORA, revient au genre horrifique avec RÉGRESSION, un thriller sur la foi, la superstition, le diable, les twists again avec Ethan Hawke qui voit des sataniques partout et Emma Watson qui accuse son papa d’un crime atroce. Comme il était de passage à Paris, on lui a posé quelques questions un peu CHAOS.
Alejandro, vous êtes un cinéaste vraiment rare. Why?
Alejandro Amenabar : Je ne sais sincèrement pas ce qui prend autant de temps entre mes films. Vous n’êtes pas le premier à me trouver très lent dans ma production (il rit). J’aimerais travailler plus vite, mais j’essaye de prendre mon temps pour ne pas faire n’importe quoi. J’ai besoin de trouver la bonne histoire, le bon propos, la bonne dramaturgie. Aussi, j’imagine que ça demande du temps. Si vous m’aviez posé la question six ans plus tôt, au moment de la sortie de Agora, je vous aurais répondu que je préparais un film sur le diable; ce qui aurait été vrai. Mais rien de plus. En d’autres termes, il y a tout un espace de travail entre l’idée du sujet et comment je vais le raconter.
Regression répond à vos obsessions : la foi, la superstition, la croyance…
Alejandro Amenabar : Cela vient assurément de mon éducation religieuse. J’ai été dans une école catholique. Si bien qu’à 14 ans, je connaissais par cœur tous les termes, toutes les notions. J’étais croyant quand j’étais adolescent, puis j’ai commencé à avoir des doutes et adulte, je suis devenu agnostique. Au moment de réaliser Les autres, j’étais définitivement agnostique. C’est amusant avec le recul de voir à quel point le film parle totalement de ça. Puis, au moment de réaliser Mar Adentroet Agora, j’ai réalisé que j’étais finalement athée. Régression suit clairement cette logique. Ce rapport très fort à la croyance et à la superstition vient du fait que j’étais très influencé et influençable, enfant. L’idée de croire ou de ne pas croire, c’est définitivement ce qui me passionne le plus au monde.
C’est une question de foi. C’est aussi une question de cinéma.
Alejandro Amenabar : Exactement. Quand le spectateur se rend au cinéma, il envie d’y croire. Il a envie qu’on lui raconte des histoires. Quand on y pense, voir un film est proche du processus hypnotique. Les réalisateurs ont pour habitude de dire qu’ils veulent hypnotiser le spectateur, jouer avec ses émotions, ses attentes.
Est-ce qu’en tant que spectateur, vous avez déjà éprouvé ce sentiment?
Alejandro Amenabar : Oui, et ce sont généralement des films qui me donnent l’impression de vivre une expérience et pas simplement regarder un film. C’est un sentiment qui est difficile à procurer de nos jours, non pas parce que les films sont moins bons mais parce qu’on grandit, que nous sommes plus lucides et que c’est difficile désormais de nous hypnotiser, de réclamer une totale attention du spectateur. Quand j’étais enfant, le premier film que j’ai vu au cinéma, c’était Blanche neige et les sept nains et j’avais les jetons. D’ailleurs, la personne qui m’avait emmené voir ce film se souvient encore à quel point le film m’avait fait flipper. Je pense que c’était ma première séance d’hypnose au cinéma.
Avant Régression, vous tourniez l’un de vos films les plus ambitieux, Agora.
Alejandro Amenabar : J’ai bien conscience de la chance et de la liberté dont Mateo Gil, mon co-scénariste, et moi-même, avons bénéficié. L’idée d’Agora était née en regardant le ciel, lorsque je tournais la dernière scène de Mar Adentro aux Seychelles. A l’époque, j’étais parti sur une autre piste : faire un film d’aventures pour les enfants. Quelques semaines plus tard, je suis parti en vacances sur l’île d’Ibiza. La nuit, les étoiles étaient sublimes, comme je ne les avais jamais vues. J’ai toujours été passionné par l’astronomie. Pendant une période, je me suis plongé dans la lecture de la collection Cosmos, de Carl Sagan, qui traite de la probabilité de la présence extra-terrestre dans l’univers. A un moment donné, il évoque la bibliothèque d’Alexandrie et explique tout en restant accessible les deux théories de la relativité. J’étais persuadé de tenir un sujet en or (retracer des siècles d’Histoire de l’Astronomie) et j’en ai parlé à Mateo. Très vite, nous avons été dépassés par l’ampleur et la densité du projet. Du coup, nous avons dû resserrer l’intrigue autour du personnage d’Hypatie (Rachel Weisz) qui symbolise la pensée. Dès lors que nous avions l’angle d’approche, nous avons commencé à écrire. Mais ce qui nous a motivés dans Agora, c’est une passion commune pour l’Astronomie, les planètes, les étoiles.
A l’époque, vous utilisiez le prétexte du film d’époque pour parler de maux contemporains. Comment avez-vous réussi à éviter les amalgames sur un sujet aussi tendancieux ?
Alejandro Amenabar : En traitant de religion, je tenais à éviter le manichéisme et, surtout, à ne pas heurter les croyants. Sans doute parce que je déteste les jugements hâtifs réducteurs et les archétypes. Je ne cible pas une religion en particulier. Je fustige ceux qui utilisent le prétexte de la religion et qui sont prêts à tuer pour défendre leurs idées. Mateo Gil et moi-même avons pensé à la guerre civile en Espagne et au départ, nous comparions Hypatie à Federico Garcia Lorca. Lors des scènes violentes, je voulais qu’on épouse le regard d’un témoin prisonnier d’une hystérie collective, permettant de définir la notion de point de vue. De bout en bout, on demande clairement au spectateur de quel côté il aurait été. Il était hors de question de rendre cette violence jouissive ou épique. Cette période est charnière parce qu’elle marque plusieurs évènements clés : la destruction de la bibliothèque d’Alexandrie, le déclin de l’empire romain, le début du moyen-âge et les premières persécutions contre les Juifs. Aujourd’hui, j’ai le sentiment qu’on se dirige vers un chaos similaire. C’est pourquoi je désirais un film à la fois vieux et contemporain, triste et euphorique, suffisamment ouvert pour inviter à la réflexion. Le titre du film n’est pas innocent. Agora traduit mon optimisme parce que je crois en l’Homme. La communication entre les êtres est nécessaire, facilitée par des outils modernes comme Internet.
Vous vouliez revenir à une petite production horrifique après un film comme Agora?
Alejandro Amenabar : Au moment d’écrire le scénario de Tesis, mon premier film, j’étais étudiant, je détestais tellement mes cours tous les matins que je m’éclatais l’après-midi à faire ce que je voulais. Et c’était cool. Du coup, je n’ai jamais passé mes examens et je n’ai fait que écrire des scénarios. De même, j’ai écrit le scénario des Autres en m’amusant. Pour Regression, je voulais retrouver ce plaisir d’écrire un scénario tordu. Je suis définitivement un grand fan de films de genre, du suspense, d’horreur, de fantastique même s’il est de plus en plus difficile de trouver des bons films de genre aujourd’hui. De fait, écrire un scénario de film fantastique, ce n’est pas du travail pour moi. Dans tous mes films, que ce soit Mar Adentro qui est un mélodrame ou Agora qui est un péplum, je pars d’un genre et à la fin je ne respecte aucun code, je fais quelque chose de différent. Cela vient sans doute de mon aversion pour les règles. J’ai vraiment aimé explorer tous ces genres, sans exception. La comédie est un genre que je n’ai pas encore osé explorer et j’adorerais voir des spectateurs rire devant un de mes films, rire à des blagues ou à des réparties, mais je tends toujours vers le drame ou le mélodrame. Le cinéma de genre se prête le mieux à ce que je préfère quand je tourne : travailler l’atmosphère, ce que le spectateur voit ou ne voit pas. Pour créer l’angoisse, je joue beaucoup sur l’idée de pas trop montrer, j’ai réalisé qu’en faisant mon premier film Tesis sur les snuff movie, et si je le faisais maintenant, je pense que j’en montrerais encore moins, il faut stimuler l’imagination du spectateur. J’aime aussi jouer avec le climat, la brume, la pluie. Je ne suis pas quelqu’un de stylisé dans ma manière de m’habiller par exemple mais j’adore les films stylisés.
A la sortie des Autres au cinéma, vous aviez déclaré en interview que vous pourriez tuer celui qui dévoilerait le coup de théâtre final. Vous vous êtes calmé depuis ou vous pourriez faire de même avec celui qui révélerait le retournement de situation de Régression?
Alejandro Amenabar : (il rit). Je ne me souvenais plus que j’avais dit ça. Vous savez, je pense que c’est très dur aujourd’hui de garder un secret sur ce film. Comment présenter Régression sans en dire trop. Parce que si vous parlez du film à quelqu’un qui ne l’a pas vu, vous pouvez facilement lui vendre la mèche et donc déflorer le mystère. De manière générale, je réalise que j’adore poser des questions au spectateur et déjouer ses attentes, l’emmener sur des fausses pistes…


![[CRITIQUE] KNIGHT OF CUPS de Terrence Malick](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2015/09/knight-of-cups_2-1068x451.jpg)