« Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’existence » de Roy Andersson : pleurer de rire

Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’existence, c’est le titre supra chaos du dernier long métrage du suédois Roy Andersson, faisant référence aux Chasseurs dans la neige, toile du XVIe siècle de Pieter Bruegel l’Ancien dans laquelle les oiseaux observent les activités humaines au sol. C’est du moins l’impression du réalisateur qui, sur sa branche, regarde ses personnages. Ce même tableau – ci-dessous – inspire manifestement des sentiments très différents puisqu’on pouvait déjà le voir dans les chefs-d’œuvre de deux déconneurs qu’on adore : Lars Von Trier (Melancholia) et Andrei Tarkovski (Solaris et Le Miroir).

Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’existence, dernier volet d’une trilogie sur le sens de la vie initiée avec Chansons du deuxième étage (2000) et Nous, les vivants (2007), correspond à la suite logique des deux précédents films, conçus comme de beaux longs grands tableaux dans un grand théâtre à la Beckett où des personnages de rien devaient composer avec la rigidité et l’horreur d’un monde sans humour ni éclat.

En recevant son Lion d’or à la Mostra de Venise, Roy Andersson avouait s’être inspiré du Voleur de Bicyclette (1948) de Vittorio de Sica. Mieux vaut y voir un hommage qu’une vraie influence tant celle-ci ne saute pas aux yeux : Andersson est aux antipodes du néoréalisme, moins dans le tremblement ni le frémissement que dans la maniaquerie formelle – ce côté « cinéma-sous-cloche » abhorré par ses habituels et inlassables détracteurs.

Le rire ne se partage pas forcément, les aspirations non plus et la beauté du cinéma de Roy Andersson réside justement dans ce sentiment d’impuissance et cette angoisse de l’inertie. Le fait que plusieurs personnages n’arrivent pas à communiquer ce qu’ils ressentent à une foule impassible, que le courant peine à circuler. Et ceux qui l’intéressent, ce sont les marginaux, les poètes, les artistes, les malheureux en amour. En somme, ceux qui ne sont pas compris. Alors que la vie se révèle triste, alors que le temps s’écoule lentement, alors que le ciel est gris, alors que les gens autour arborent des mines déprimantes, se fagotent mal et sombrent dans des bistrots, il arrive parfois que des miracles, des épiphanies, des événements fantastiques, des vertiges spatio-temporels, des micro-séismes s’imposent à eux. L’important, c’est de les saisir, de passer outre l’état d’hébétude que peut provoquer, par exemple, un hallucinant défilé de soldats en guenille revenant du champs de bataille.

Alors on attend. On attend Godot comme dans un tableau de Otto Dix ou de Edward Hopper. Ceux qui pointent du doigt la prétendue supériorité morale ou la volonté de juger voire de rabaisser des personnages en carton semblent nier la ténuité comme la discrétion, l’empathie pour les âmes sensibles ainsi que le regard profondément humaniste de Roy Andersson – sans l’ironie dévastatrice du Todd Solondz de Happiness, Roy ne rit pas de nous mais avec nous. Alors rions avec lui. Rions franchement de nos conventions sociales ridicules. Rions de nos routines, des caprices, des choses qui mettent mal à l’aise. Rions du bide que se prennent ces deux marchands ambulants de farces et attrapes traînant dans leur mallette des dents de vampire XXL et un masque en latex de « Pépé, l’édenté » (il existe quelque chose de plus con et de plus drôle que « Pépé l’édenté », sérieux?). Rions comme une baleine dès la séquence inaugurale lorsque madame chantonne dans la cuisine et que monsieur fait un malaise dans l’autre pièce en essayant d’ouvrir sa bouteille de pinard. Rions que l’on puisse mourir d’habitude, juste en essayant de reproduire le même geste de tous les soirs, à la même heure. C’est grandeur et désespoir de nous.

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Un pigeon perché sur une branche philosophait sur une branche Date de sortie : 29 avril 2015 (1h40min) Réalisé par : Roy Andersson Avec : Holger Andersson, Nils Westblom, Charlotta Larsson Genre : Comédie dramatique Nationalité : Suédois, norvégien, français, allemand« Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’existence » de Roy Andersson : pleurer de rire
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