CANNES 2015. LOVE de Gaspar Noe. Le temps ne détruit rien.

Un 1er janvier au matin, le téléphone sonne. Murphy (Karl Glusman), 25 ans, se réveille entouré de sa jeune femme et de son petit garçon de deux ans. Il écoute son répondeur. Sur le message, la mère d’Electra lui demande, anxieuse, s’il n’a pas eu de nouvelle de sa fille disparue. Elle craint qu’il lui soit arrivé un accident grave. Au cours d’une longue journée pluvieuse, Murphy va se retrouver seul dans son appartement à se remémorer sa plus grande histoire d’amour, deux ans avec Electra…

SKANDAL! Le réalisateur de Irréversible est « de retour à Cannes avec un film pornographique en 3D« . Et soudain, les festivaliers endormis par une sélection un peu molle tremblent. On vous épargne les bousculades pour la Séance de minuit, la projection de presse le lendemain dans la Salle Bazin (aka la salle Shining du festivalier, le cauchemar) en compagnie de nos amis journalistes ascendant phacochères, les tentatives de gruge avec bidule qui rejoint machin dans la première file lors de la Séance du lendemain. N’empêche, nous avons pu voir Love dans des conditions optimales et ce après de multiples réactions déçues sur les réseaux sociaux ou ailleurs (d’où un merveilleux “trop de quéquettes tue la quéquette”). BON.

Nous sommes tous d’accord, il y a un petit malentendu, certes entretenu par les affiches X, par le Festival de Cannes, par Vincent Maraval à Screen Daily («pour Gaspar, ce film fera bander les mecs et pleurer les filles») et par nous aussi quelque part. Malheureusement ou heureusement, Love n’est pas scandaleux, infiniment moins en tout cas qu’une comédie de Danièle Thompson. Les corps nus d’Adam et Eve ont beau être présentés sous toutes les coutures le temps d’une jolie séquence inaugurale de masturbation – sorte de version hard et picturale de l’orgasme qui avait émoustillé au début du 37°2 de Beineix -, il serait totalement hypocrite de ne pas avouer que l’on peut tout voir, en plus près, à deux clics d’ici sur YouPorn. Gaspar Noe le sait mieux que les autres : montrer une bite en érection et une pénétration en gros plan n’a vraiment plus rien de subversif en 2015. En revanche, plonger dans un monde intérieur avec la franchise dont il fait montre l’est infiniment plus. Faire remonter à la surface des souvenirs enfouis et parler de l’amour au sens le plus pur, aussi.

La provocation dans Love réside dans l’innocuité, la naïveté, la douceur. Et tant pis si certaines élucubrations proche du pensum font sourire. On défie quiconque ici de ne pas avoir débité autant de fadaises sur l’amour et la vie pendant son adolescence hippie-baba-gothique-tee-shirt-Ramones-DocMartens. La beauté du film, c’est sa volonté de faire renaître cette insouciance perdue, évaporée avec le temps, avec la lassitude, avec l’érosion. Comme un éden retrouvé. Le sexe c’était mieux avant, quand on était plus jeunes, plus beaux, plus vernis. Le monde nous a changé, les aspirations artistiques ne sont devenues que des passe-temps, les amours d’avant ont disparu et un enfant attend désormais que l’on s’occupe de lui – ajoutons que les deux belles scènes du film ont lieu dans une baignoire et non dans un lit. Bref, vous l’aurez compris, le film ne s’appelle pas « Porno 3D« , ni même « Sexe« . Il s’appelle Love. Et c’est un film d’auteur où l’on baise pour de vrai mais pas que (il faudrait d’ailleurs dire « film d’auteur porno en 3D« ). Il s’inscrit vraiment dans une tradition que l’on aime beaucoup ici : les films d’étrangers à Paris. Gaspar Noe est argentin d’origine, comment a-t-il vu Paris pour la première fois? Comme le lieu ultra-romantique par excellence. De la même façon que l’écrivain Henry Miller et le réalisateur Jens Jørgen Thorsen pour Jours tranquilles à Clichy. De la même façon que Bernardo Bertolucci pour Le dernier tango à Paris.

Mental et pulsionnel

Love est un film intime, tout petit. Un film d’appartement où un triangle amoureux (le héros, une blonde maternelle, une brune junkie) s’aime, s’épanouit, se blesse, se cherche, se quitte et ne s’oublie pas. Rien de plus. Gaspar a bien compris que parler de soi était la meilleure option pour parler de nous, de nos rêves inaccomplis. Murphy (Karl Glusman) se révèle son double fictionnel. Se décrivant lui-même comme un loser mauvais gendre, cet aspirant cinéaste photographe s’avoue « obnubilé par2001, l’Odyssée de l’espace« , fou de Fassbinder (*oh le joli tee-shirt*) dont il reprend la fameuse définition du mélodrame (“du sang, du sperme et des larmes”). La chambre laisse traîner des projets futurs (ce qui deviendra Enter the void), arbore des affiches de ses films monstres cultes (Defiance of Good, Salo, Freaks, Taxi Driver, Naissance d’une nation, Cannibal Holocaust, Chair pour Frankenstein).

Ce pur objet fétichiste de cinéphile s’avère bardé d’autocitations : l’avertissement en préambule comme dans Seul contre tous directement inspiré de The Flicker, la drogue cachée dans un coffret VHS de Seul contre tous, la séquence engueulade dans le taxi en écho à celle d’Irréversible avec en sus du Thomas Bangalter à fond, le coup de bouteille sur la tête annonçant la baston dans Irréversible, les black-out façon Enter the void. Proleptique, il rappelle l’appétence de Gaspar Noe pour la prémonition, le destin, les choix de vies et incidemment assure que le réel et la fiction sont intrinsèquement liés dans le processus créatif, que des éléments de sa vie passée ont inspiré ses œuvres futures. On navigue dans le chaos, entre plusieurs époques et c’est ce voyage intemporel que la 3D va mettre en valeur, plus en tout cas que les séquences X. La bande-son de super bon goût (le Lucifer Rising de Bobby BeauSoleil, les Pink Floyd, John Carpenter) ravive le fantasme du cinéma cool des années 70. Et, en même temps, lors d’une séquence dans un bar, on entend aux infos à la radio que le FN est le premier parti de France. Où en sommes nous au juste?

Tout Noé est là, devant nous, ses inspirations comme ses obsessions, à commencer par la paternité (le héros a un enfant qui s’appelle Gaspar et son ennemi, Noe). Bien sûr, on peut parfaitement concevoir que certains soient déçus de ne pas retrouver l’ampleur cosmique des précédents Noé (Irréversible, Enter the Void) et de constater qu’en termes d’odyssée librement sexuelle façon Lars Von Trier, le cinéaste se contente finalement de raconter sa propre sexualité (la fameuse séquence avec le travesti, éludée et critiquée). D’autres tiqueront sur le jeu des comédiens, la qualité des dialogues, la litanie des séquences, les guests (Vincent Maraval, Palme du meilleur second rôle) et les provocs potaches post-Jan Kounen (la flaque de sperme sur la gueule, le « you’re a piece of shit » pointé du doigt par Gaspar en direction du spectateur). Et pourtant, en dépit de ces défauts évidents, Love n’en reste pas moins beau, plus hanté que rabougri, délicieux à recomposer et à regarder (incroyable photo de Benoit Debie). On l’aime comme ça : entier, déceptif, imparfait. Un pur film mental et pulsionnel riche en hallucinose où, entre deux battements de paupières, le passé, le présent, le futur s’entremêlent tantôt comme dans une rêverie (la splendide ballade aux Buttes-Chaumont) tantôt comme un cauchemar (Gaspar Noe avec une perruque Warholienne sur la tête) et s’emparent de nous dans un grand flux hypnotique. Non, le temps ne détruit pas tout. Les rêves, peut-être, mais pas les sentiments, pas ce que nous sommes.

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