[CRITIQUE] MANCHESTER BY THE SEA de Kenneth Lonergan

Le tonton flingué. Certains individus aimeraient que la vie se résume à des problèmes de plomberie. Même lorsqu’il se montre désagréable avec les personnes qui font appel à lui, Lee Chandler (Casey Affleck) ne déteste pas son job d’homme à tout faire pour quelques immeubles de Boston dont il a la charge. Sa mauvaise humeur, il la passe dans les pintes de bière qu’il prend au pub du coin, lui valant parfois de se bagarrer avec des types qui le regardent (ou qu’il regarde) de travers. Un coup de fil, redouté depuis longtemps, viendra briser ce quotidien dont ce taiseux s’accommode, faute de mieux: l’accident cardiaque de son frère aîné, malade depuis bien longtemps. Ce décès amènera Lee à revenir à Manchester, petite bourgade portuaire du Massachusetts, non seulement pour les obsèques et retrouver sa famille, mais aussi pour la lecture du testament. Chez le notaire, alors qu’il s’attendait qu’on parle du bateau de pêche ou de la maison, l’exilé apprendra que le défunt lui a confié la mission de devenir le tuteur de son fils, Patrick (Lucas Hedges). Mais cette nouvelle aura l’effet d’un électrochoc pour l’oncle Lee, traumatisé par des événements qui lui ont valu de quitter son épouse Randi (Michelle Williams) et de partir de la région. Il est plus facile de changer des joints que de colmater les brèches de son passé…

Résidence Adagio. On aurait pu se méfier de la réputation de champion lacrymal de festivals de Manchester by the sea, qui a emballé tour à tour Sundance et Toronto. Heureusement, l’empathie s’avère en l’espèce aussi – et surtout – affaire de puissance de cinéma. Il serait certes facile de dire, en raison des origines irlandaises de Kenneth Lonergan, que son cinéma a quelque chose de fordien ou de hustonien (certains plans enneigés semblent tout droit sortis des Gens de Dublin). L’idée passe pourtant dans la tête durant les 2h18 de Manchester by the sea, grand drame classique et épuré, dont la virtuosité tient justement dans son dépouillement. Qui, pour autant, impose une sophistication qui ne la ramène pas.
Dès les premiers plans – une scène de pêche, puis des petits tracas domestiques -, le cinéaste, repéré avec Tu peux compter sur moi et Margaret, et connu pour avoir été le scénariste de Gangs of New York, impose un ton qui sonne juste, et une photographie à la fois froide et naturelle. La tragédie s’incruste alors, le feu peut surgir dans ce climat glacé et Lonergan insère avec audace et pertinence des flashbacks inattendus qui éclairent autant qu’ils déroutent, informent autant qu’ils interrogent. L’étrangeté tient aussi à ces scènes qui ne durent jamais le temps attendu ou qui se trouvent soudain entrecoupées par ces retours dans le passé (formidable montage de Jennifer Lame!). C’est alors qu’au bout d’un tiers du film, Kenneth Lonergan ose un ressort dramatique kamikaze: la longue scène-source du drame, sur fond de l’Adagio d’Albinoni, qui va révéler la raison du sentiment du culpabilité du héros. Le procédé pourrait sembler d’une impardonnable lourdeur ; mais le cinéaste, culotté, l’introduit d’une manière habile, et habite véritablement son personnage qui se retrouve soudain face à quelque chose de trop gros, de trop fort pour lui. La puissance de ce morceau de cinéma est telle qu’elle laisse son spectateur groggy, à l’image de Lee, dont on ressent alors physiquement le désarroi.
Manchester by the sea se concentre alors sur l‘apprentissage de cette nouvelle relation entre l’oncle et le neveu, chacun ne sachant pas très bien comment se positionner face à l’autre, avec ces nouveaux pouvoirs et devoirs qui doivent dès lors s’établir. Lonergan choisit alors le fond de la comédie douce-amère, en montrant notamment le côté volage de l’adolescent, et celui de la peinture de cette petite cité où tout le monde semble se connaître. Mais il ne s’agit bien sûr que d’un vernis qui se craquèle dans un moment a priori anodin (un congélateur qu’on n’arrive pas à refermer, une ex qu’on croise au détour d’une rue) faisant ressurgir les traumatismes qui ne seront jamais pansés et qui vous font parfois choisir une guérison aux airs de pis-aller – telle une mère qui choisit de se mettre en couple avec un homme très (trop?) chrétien, génialement campé par Matthew Broderick!
La réussite de Manchester by the sea tient d’ailleurs beaucoup aux comédiens, aussi bien Lucas Hedges, impeccable en ado perdu, que Michelle Williams qui crève l’écran à chaque apparition (avec, au passage, la scène dite de « la poussette » qu’on n’est pas prêt d’oublier). Surtout, Casey Affleck tient peut-être là le rôle de sa vie (en « frère de » – ce qui ne manque pas d’ironie…), en homme rongé par la culpabilité qui n’a « pas la force » de se reconstruire et qui refuse les opportunités. Son jeu « low profile » colle à merveille à son personnage préférant subir les événements et sachant très bien que la violence finira par le rattraper – afin de lui rappeler qu’il est vivant. Mais il suffit parfois d’être sur un bateau de pêche, en famille et entouré de mouettes, pour comprendre qu’on existe. Et que c’est très beau, et très bien.

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Date de sortie 14 décembre 2016 (2h18) / De Kenneth Lonergan / Avec Casey Affleck, Michelle Williams, Kyle Chandler, Gretchen Mol, Lucas Hedges, Matthew Broderick... / Genre Drame / Nationalité Américain.[CRITIQUE] MANCHESTER BY THE SEA de Kenneth Lonergan
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