[CRITIQUE] LES PROIES de Sofia Coppola

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Un cierge pour Don Siegel. En pleine guerre de Sécession, dans le Sud profond, les pensionnaires d’un internat de jeunes filles recueillent un soldat blessé du camp adverse. Alors qu’elles lui offrent refuge et pansent ses plaies, l’atmosphère se charge de tensions sexuelles et de dangereuses rivalités éclatent. Jusqu’à ce que des événements inattendus ne fassent voler en éclats interdits et tabous.

Pourquoi? Comment ne pas tomber de sa chaise lorsque Sofia Coppola assure avoir voulu cornaquer ce remake pour donner le point de vue des femmes, sous-tendant qu’il était absent dans le film d’origine Les Proies (Don Siegel, 1969)? Une affirmation d’une part fausse et d’autre part «mode». Force est de constater que face à son modèle d’origine, cette nouvelle adaptation du roman de Thomas Cullinan par Sofia Coppola ne tient jamais la route – le dessein consistant en plus à supprimer tout ce qui était à l’origine sulfureux pour en faire de la camomille évanescente.
Ainsi, contrairement à ce qu’affirme Sofia Coppola, le film de Don Siegel adoptait le point de vue des femmes et a fortiori tous les points de vue, pas seulement celui du caporal Clint, allant jusqu’à traduire les pensées secrètes sous forme de longs monologues intérieurs. De plus, il ne faisait aucun doute que l’original s’inscrivait foncièrement du côté des femmes et c’était d’autant plus paradoxal de la part de Don qui n’était pas avare en affreux commentaires misogynes («Les femmes sont capables de tromperie, d’escroquerie, de meurtre, de tout. Derrière leur masque d’innocence se cache autant de scélératesse que vous pourriez en trouver chez un membre de la Mafia.» écrivait-il dans ses Mémoires des années après le tournage des Proies). Et le loup incarné par Clint Eastwood était infect: le soldat nordiste menaçant et blessé avait tous les atours du démon, cherchant à exploiter l’innocence de ces anges de Botticelli et à faire fondre les cœurs, mettant sens dessus dessous un couvent de bêtes sacrées. Chez Sofia, le loup rustre est un prince charmant de chez Disney (Colin Farrell, en pseudo-séduction fadasse).
Ce qui était beau dans le film de Siegel venait précisément la circulation du désir. Tout ce qui se racontait sur les élans du cœur et les désirs du corps qui se chamaillaient dans une confusion sublime. Dense, Les Proies jouait aussi avec les codes (L’inspecteur Harry chez Buñuel et Bergman ou quelque chose comme ça) et déjouait les attentes (impossible de prédire ce qui nous attendait au détour du plan suivant). Il communiquait aussi ce sentiment de perte de contrôle, la trouille et l’ivresse secrètes qui en découlaient. Souvenez-vous de cette scène exceptionnelle où Geraldine Page recevait deux soldats sudistes avinés troublant la quiétude vespérale et parvenait par la parole, le regard et le déplacement à esquiver ces deux menaces potentielles avec poigne. Rien de ça ici…
Chez Coppola, rien ne circule, tout est nimbé d’élégance, d’expectative, de neutre. Tout le stupre oublié, toute la dimension politiquement incorrecte (le baiser avec la petite fille, l’esclave noire, l’érotisme des passades nocturnes…) aux oubliettes… Tout est perdu, hélas. La seule façon d’en sortir la tête haute, c’est d’aborder cette relecture des Proies de façon méta, dans la continuité des autres films de Sofia Coppola: le rapport que la réal entretient avec ses actrices, toutes assez géniales et plus précisément Kirsten Dunst qui naguère avait la séduction et la grâce de la Virgin Suicides – ici, elle joue une femme trompée par l’amour, meurtrie à jamais, fermée à double tour: elle est presque devenue la mère Kathleen Turner dans Virgin Suicides. Il suffit d’un plan, d’un simple regard perdu de la comédienne à la fin pour nous ramener à l’ennui existentiel des anges blonds de Virgin Suicides et de Marie-Antoinette et nous rappeler qu’il se joue derrière le remake officiel une mélancolie qui nous éclaire sur la raison d’être d’un tel projet.

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