[TO SLEEP SO AS TO DREAM] Kaizo Hayashi, 1986

Dormez, ils le veulent! C’est un drôle d’objet exhumé il y a peu par le distributeur Arrow Films: To sleep so as to dream, premier long métrage en noir et blanc, muet (mais sonore!), du réalisateur japonais Kaizo Hayashi. Une «bizarty» complètement ignorée en dehors de l’archipel et pour cause, elle n’a jamais été distribuée à l’étranger! Jusqu’à, donc, cette restauration Blu-ray qui en facilite l’accès.

Premières images de ce long d’1h20, situé dans les années 50, aux allures de mise en abyme: une vieille dame, bouleversée, regarde un étrange film via un rétroprojecteur. Le titre: The Eternal Mystery. Le genre: un chanbara mélodramatique muet dans lequel un homme s’efforce de sauver la belle Princesse d’une bande armée de ravisseurs. Retour au réel. C’est alors qu’entrent en scène un détective privé et son acolyte (nommé Kobayashi!) chargés d’enquêter sur l’enlèvement de Bellflower, la fille de la vieille femme dévastée par ce qu’elle regardait. On apprend que cette dernière s’appelle Madame Cherryblossom, qu’elle a été actrice par le passé et que la disparition de sa fille pourrait bien être liée à un studio de cinéma détenu par M. Pathe (ça ne s’invente pas!), hyper-actif pendant les premières années de la production cinématographique au Japon et désormais à la tête d’une organisation criminelle mabusienne. Obsédé par ce rapt, le détective commence à avoir des visions et suit une série d’indices bizarres, en même temps qu’il gobe avec son complice des œufs durs. Les énigmes laissées par les ravisseurs aux deux loustics et les rencontres récurrentes que ces derniers font avec un trio d’illusionnistes ajoutent de la fumée au brouillard. Jusqu’à conclure que la disparue tant recherchée pourrait bien être retenue prisonnière… d’un film inachevé!

Film muet (mais sonore, rappelons-le!), To sleep so as to dream raconte une histoire inracontable, avec des dialogues réduits à des intertitres, mais d’autres sons, comme la sonnerie d’un téléphone, une musique à la radio, un coup frappé à une porte ou encore un message enregistré sur une cassette, ont été ajoutés en post-synchro. Comme si le film était parasité par un autre film. Jusqu’à l’absorber? Où nous mène cette nébuleuse enquête? Faut-il sauter dans le temps pour libérer un personnage prisonnier d’un film inachevé? La fille de l’actrice existe-t-elle vraiment ou s’agit-il en réalité de la vieille dame plus jeune? Faut-il rompre un sortilège? Comment avec rien peut-on faire croire en beaucoup? Mais où sont passées les gazelles? Ne cherchez plus: ce film-rébus est une vraie invitation surréaliste pour échafauder des hypothèses loufoques et « donner une fin » à une histoire qui n’en a pas. À partir de là, toutes les options sont possibles et c’est la promesse de l’imprévisibilité au détour de chaque plan. Reste au spectateur le choix d’adhérer au jeu de pistes ou bien de rester à la porte en regardant tout ce petit monde s’amuser comme des fous, de très loin. Pas de quoi démentir le titre qui nous avait prévenu dès le départ: To sleep so as to dream, soit « dormir pour rêver« , nous renvoyant au soliloque de Hamlet sur la mort (« Mourir, dormir… Dormir, rêver, peut-être oui, mais au sommeil de la mort, les songes à venir, quand règne enfin la paix en notre fatal désordre, nous doivent retenir », in acte 3 scène 1). C’est un peu Shakespearien, mine de rien. D’autant, que dans cette manière archi-ludique de sauter à pieds joints dans le passé, au gré d’un film qui irait non pas de l’avant mais en marche-arrière, ce pastiche noir est sorti à pic dans le paysage cinématographique japonais des années 80, entre la déliquescence des studios et l’émergence d’un cinéma indépendant radical, dont ce To sleep so as to dream pourrait bien être l’un des parangons.

Comme toujours, quand le mystère échappe, de nombreuses références affluent. Les influences joueuses de Hitchcock et Kurosawa sont claires. Certains, à la découverte de l’objet via Arrow, pensent à l’ancêtre de Guy Maddin pour la maniaquerie formelle – pourquoi pas. Ou à un Leonard Favio ludique et noir – pourquoi pas bis. On peut aussi s’amuser à remplacer les œufs durs par le café, et vous obtenez quelque chose qui préfigure inconsciemment une certaine série culte de David Lynch et Mark Frost. Une comparaison à prendre avec des pincettes, bien sûr! Prétendre que ça possède la même densité, le même mystère et la même virtuosité que Twin Peaks serait vous tromper sur la marchandise. Mais les deux partagent de façon assez étonnante des intuitions similaires, jusque dans la capacité à résoudre une enquête policière à dormir debout par la forme du rêve.

Réalisation & scénario: Kaizô Hayashi.
Distribution: Morio Agata, Kenji Endo, Fujiko Fukamizu & Bakken Jukkanji.

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