C’est l’histoire d’un homme. Que l’on surnomme L’œil. Qui a perdu sa fille. Qui croit la retrouver. Et qui voit trouble. Michel Serrault joue ce détective privé au service d’une agence européenne se mettant à suivre et à protéger une intrigante meurtrière (jouée par Isabelle Adjani), convaincu qu’elle n’est autre que sa propre fille disparue. Le film ne racontera que cette cavalcade, relancée par la B.O. lancinante, funèbre et mélancolique de la compositrice Carla Bley, parsemée de drôles d’endroits pour de drôles de rencontres. Monaco, Biarritz, Rome, Baden-Baden. À chaque nouvelle ville, une nouvelle histoire. À chaque carrefour, la possibilité d’un autre film, comme on relance une partie de dés. Caméléon parcourant l’Europe, belle et pâle comme un fantôme, défiant l’espace, le temps comme la loi et la morale, la spectrale Isabelle Adjani change d’identité comme de perruque, ce qui confère incidemment au jeu de pistes macabre une irrésistible dimension camp: Adjani mange des poires, greffons-lui une nouvelle perruque! Elle lit Shakespeare, allez hop, perruque blonde!
Bien qu’il soit témoin de toutes les manipulations meurtrières, Serrault la file tel un ange gardien, l’observe en silence, puis entretient un dialogue imaginaire avec elle. Elle parle, il lui répond, même s’ils ne sont pas dans la même pièce. Il en est sûr: c’est elle, il le sait et il la sait mieux que les autres. Même si, à mi-chemin, il obtient la preuve par une fiche recueillie au cours de son enquête sur elle que cette fille n’est pas sa fille, qu’elle ne s’appelle pas Marie, mais Catherine, il s’en fout. Le détective privé Serrault contemple une photo de classe prise vingt ans plus tôt (le souvenir de sa fille). La photo disparaît, il la redessine. C’est un aller sans retour, cette enquête. Une fuite en avant. Une façon de se perdre par amour. Et puis, après tout, comme elle change de noms comme de villes, pourquoi ne pourrait-elle devenir sa fille à lui, dans son monde à lui?
Ainsi, au lieu de la balancer, de la faire arrêter par la police et de stopper l’enquête, il la suit parce qu’il ne lui reste plus qu’elle. Pour la protéger, pour la fâcher aussi, comme un père fâche son enfant après une grosse bêtise. C’est la réunion de deux solitudes dans un monde en perpétuel mouvement, qui ressassent intimement les mêmes obsessions, qui sont liées par la capacité à se raconter des histoires à dormir debout pour survivre et qui courent après de miroitantes illusions jusqu’à s’y perdre, à en mourir d’éblouissement. Il faudrait bien sûr crayonner des pages et des pages entières pour tresser des lauriers à tout ce fabuleux casting: Serrault somnambule et Adjani insaisissable qui jouent à distance, isolés par la mise en scène, tournant autour du fait-divers pour ne jamais s’y abimer, pour rester à jamais dans la rêverie, la magie des rebondissements qui suspendent cette bonne vieille incrédulité… Mais aussi tous les excellents seconds rôles qui surgissent dans chaque ville: Geneviève Page, jadis marquise de Pompadour dans Fanfan la Tulipe de Christian-Jacque et mère-maquerelle dans Belle de jour, en élégante instigatrice de la mission, le duo Guy Marchand -Stéphane Audran (gravement enlaidie – « ce serait moins pire avec une frange!« , glisse Serrault) en maîtres chanteurs épouvantables en affaire, mais au cœur d’un crime passionnel qui les rendent émouvants, Samy Frey en aveugle amoureux…
Enfin, ce que l’on aimerait dire au sujet de ce long métrage, la raison pour laquelle on l’adore tant, c’est que derrière le grand film noir extrêmement ludique, se cache un déchirant film sur la tristesse des pères qui ne savent pas comment communiquer des émotions à leurs enfants, où tout est rentré et mystérieux et où tout ce qui doit être dit passe par le non-dit justement, par l’imaginaire, par ce qui n’a pas lieu. Chose qui ne trompe pas: l’intrigue, tirée d’une série noire du scénariste-écrivain Marc Behm, à l’origine située aux États-Unis, a été adaptée, européanisé et co-scénarisée par Audiard père et fils (Michel et Jacques). Et l’on est presque surpris de retrouver la patte de l’un comme de l’autre, les dialogues affutés pour le premier, la sensibilité extrême pour le second, à se demander si ce ne sont pas eux qui se parlent à travers Adjani et Serrault. Aux commandes, un Claude Miller en forme olympique, qui en a commis de bien beaux films comme Garde à vue, son huis clos sans issue entre Lino Ventura le flic, Michel Serrault, l’accusé et Romy Schneider en arbitre, déjà scénarisé par Audiard père; ou encore La meilleure façon de marcher, attirance trouble entre Bouchitey et Dewaere. Et qui nous raconte de façon simple l’histoire compliquée d’un homme. Qui a perdu sa fille. Qui croit la retrouver. Qui se trompe. Qui se perd. Qui pousse alors la porte. Et qui entre dans la photo…
9 mars 1983 en salle | 2h 00min | Drame, ThrillerDe Claude Miller | Par Michel Audiard, Jacques Audiard Avec Michel Serrault, Isabelle Adjani, Guy Marchand |

9 mars 1983 en salle | 2h 00min | Drame, Thriller
