[CRITIQUE] KNIGHT OF CUPS de Terrence Malick

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«Il était une fois un jeune prince que son père, le souverain du royaume d’Orient, avait envoyé en Égypte afin qu’il y trouve une perle. Lorsque le prince arriva, le peuple lui offrit une coupe pour étancher sa soif. En buvant, le prince oublia qu’il était fils de roi, il oublia sa quête et il sombra dans un profond sommeil…» Le père de Rick lui lisait cette histoire lorsqu’il était enfant. Aujourd’hui, Rick vit à Santa Monica et il est devenu auteur de comédies. Il aspire à autre chose, sans savoir réellement quoi. Il se demande quel chemin prendre.

C’est quoi Knight of Cups au juste? Une pub où Christian Bale pose, hagard, dans des décors exténuants de beauté et où Cate Blanchett susurre si à l’amore? Un film purgatoire plein de souvenirs fugaces dans la veine des deux précédents Malick, Tree of Life et A la merveille? Une œuvre-somme bourrée jusqu’à la gueule où Terry parle de sa vie, de ses illusions, de sa descendance? Un salmigondis illuminé fragmenté en plusieurs parties, titrées du nom d’une carte de tarot, «La Lune», «Le Frère», «L’Ermite» ou «La Tour» – le titre du film lui-même signifiant «Chevalier de coupe»? Un prétexte pour filmer les plus belles femmes au monde, si possible nues? Tout ça à la fois, évidemment. Et, ce serait honteusement outrecuidant si Malick ne s’inclinait pas devant le cosmos, la beauté, la grandeur et les mystères du monde, ne fouillait pas la laideur, le mauvais goût, l’excès et, surtout, ne filmait pas aussi bien le merveilleux ennui fangeux sous le soleil de la Californie.

Du micro au macro, il n’y a qu’un mouvement de caméra. Un battement de paupières. C’est le paradis et l’enfer vus par un scénariste hollywoodien (Christian Bale) qui se souvient avec nous, comme quelqu’un se souvient de sa vie au seuil du vide. Il se souvient qu’il a eu du succès dans les affaires. Il se souvient aussi qu’il a eu des liaisons avec des femmes somptueuses (une femme-médecin, une top-model, une stripteaseuse). Mais, il préfère partir l’esprit tranquille et ne retenir que les bons moments passés avec elles, pas les moments où leurs visages commençaient à se crisper et leur beauté se faner. La nature et l’enfance apparaissent comme des havres de paix, des nouveaux cycles, des renaissances qui donnent à voir le monde avec des yeux extraterrestres, comme on ne l’a jamais vu. La beauté doit survivre envers et contre tout ce qui nous dévaste, ces affreuses choses de la vie qui nous tirent vers le bas : l’absence d’éternel, la mort d’un frère qui n’a pas eu sa chance, le gâtisme du père, la superficialité d’un milieu qu’il pensait sincère. De fêtes hollywoodiennes avec champagne, starlettes et piscines aux shootings de mode, des rues de Los Angeles aux longues plages californiennes, d’appartements luxueux à une retraite dans le désert, Malick filme les limbes traversés par un acteur fantomatique (Christian Bale) hanté par toutes les femmes de sa vie. Et, à travers l’errance mentale de son protagoniste, il capte la beauté qui file entre les doigts. Knight of Cups est une préservation de cette beauté, son enregistrement, son souvenir persistant et son évanouissement inexorable. Voir un film de Terrence Malick dans une salle de cinéma ressemble de plus en plus à une hallucination collective.

Si Tree of Life a vraiment été une étape dans sa filmographie (une épreuve aussi en ce qui nous concerne, en raison du côté pompeux/cucul-béni/new-age) et si A la merveille nous avait réconcilié avec lui, éblouis par sa poignante mélancolie de l’amour (ce plan final avec le Mont-Saint-Michel comme vestige d’une romance éteinte nous colle encore des frissons), Knight of Cups nous paraît la plus cohérente pièce de cette trilogie expérimentale. La plus puissante. La plus évidente. Sean Penn ne l’avait pas compris au moment de Tree of Life, se plaignant de figurer aussi peu de temps à l’écran. Il aurait dû piger que Malick utilisait son casting de stars comme un prétexte pour poursuivre sa quête secrète, existentielle, intime dans un purgatoire de sens, exprimant son vécu d’homme et d’artiste, réévaluant la spiritualité, passant par le retour aux sources, la foi, l’étincellement, le merveilleux. Mais, il n’est pas tout seul à bricoler dans son coin. Nous sommes pleinement avec lui. Peut-être parce que nous avons besoin de cette beauté, plus que jamais. Ses images (Emmanuel Lubezki = Dieu) communiquent des émotions universelles (l’ivresse, la mélancolie, la solitude, la sensation d’être rien face au monde), nous consolent, nous réparent, nous transportent, de manière immédiate puis fulgurante, vers une stratosphère inatteignable pour nos cinéastes actuels… RLV

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