Henry est un serial-killer. Un tueur psychopathe qui sème sur son chemin quantité de cadavres. Il s’est récemment installé à Chicago chez son ami rencontré en prison. Ce dernier héberge également sa sœur, partie du domicile conjugal pour fuir un mari violent. La jeune femme ressent tout de suite une attirance pour Henry. Mais elle ignore tout des virées sanglantes qu’il fait en cachette et auxquelles son complice va bientôt participer. Et, comme vous pouvez l’imaginer, tout va se terminer très mal.
Un carton inaugural nous prévient d’emblée: « Ce film est une dramatisation fictive de certains événements. Henry n’est pas une histoire vraie. Le film s’inspire en partie des aveux d’un dénommé Henry qui par la suite s’est rétracté. Quant à Ottis et Becky, ce sont des personnages fictifs, comme le film ». Ce que l’on va voir relève de la fiction, une adaptation pour le cinéma des horreurs d’un vrai serial-killer, à savoir l’Américain Henry Lee Lucas, le « tueur de l’autoroute » aux centaines d’assassinats revendiqués et d’autres fantasmés. Et, pour instaurer une distance et déjouer toute complaisance, l’angle du réalisateur John McNaughton avec son coscénariste Richard Fire va immédiatement être le bon: montrer dans une fiction les crimes avoués à tort par l’assassin, donc qu’il n’a pas commis, et garder dans le réel, le fait-divers, ceux pour lesquels il a été condamné. Nous voilà rassurés? Absolument pas. Car cette peinture d’une réalité triviale et sordide n’en dévoile pas moins la coulisse, le monstre tueur en série dans la vie de tous les jours comme un monsieur-tout-le-monde. Nanni Moretti, en tous cas, ne s’en est jamais remis, puisqu’il cite ouvertement le film dans son Journal intime. Et il n’y a pas que Nanni!
Henry, portrait d’un tueur en série reste le film-trauma de toute une génération de cinéphiles, ayant surgi comme un météore en plein âge d’or du gore et du fantastique, où distributeurs et journalistes écumaient les marchés et les festivals à la recherche du petit film décapant estampillé culte en un clin d’œil. En voilà tout frais, tout neuf, et si dérangeant qu’il a frôlé le X (d’où une sortie française tardive en 1991…). Jean-Pierre Dionnet a contribué à sa renommée en le sélectionnant dans son Quartier Interdit sur Canal Plus, lui donnant une plus grande visibilité à celles et ceux qui n’avaient pas subi la chose dans une salle de cinéma. Derrière ce premier long, un réalisateur qui s’est un peu calmé par la suite avec une comédie policière mélancolique Mad Dog and Glory en 1993 et évidemment le Sex Crimes en 1998, thriller-carton dans tous les vidéoclubs de France, de Paris à Beuvry-la-Forêt, avec Neve Campbell, Matt Dillon et Denise Richards qui faisait des twists, du sexe et de la violence. Et qui a peut-être été dépassé par le culte autour de Henry, film qui demeure toujours aussi troublant aujourd’hui. Il faut le voir pour mesurer l’impact de la déflagration. C’est à ranger aux côtés de vraies raretés comme Panthère noire, ce premier et unique film d’Ian Merrick qui, dans l’Angleterre des années 70, suivait à la trace un homme zigouillant ses victimes sans la moindre forme apparente de remords; et Schizophrenia là aussi premier et unique film de l’Autrichien Gerald Kargl, qui travaillait avec une hallucinante virtuosité formelle une représentation de la violence, comme si elle surgissait au détour d’une rue, et collait aux basques d’un tueur en série considéré comme n’importe quel personnage de cinéma.
Dans un premier temps, les meurtres dans Henry sont évoqués qu’à travers des plans fixes, des visions de cadavres figés dans leur sang avec en bande-son un mixage de cris des victimes et de musique-malaise. Un procédé tellement nouveau et efficace qu’on a l’impression d’avoir assisté à ces scènes sans les avoir vues et, par sa répétition, il travaille notre imaginaire durablement. C’est aussi un écho à la bouillie mentale du personnage principal, à sa psyché malade. Une plongée abyssale dans le cerveau glacialement détraqué d’un tueur en série qui nous place sur le qui-vive, dans une insécurité permanente et c’est ce qui le distingue de nos slashers favoris – pas de gimmick, pas de suspense, pas de musique culte, pas de masque grand-guignolesque, juste de la violence froide, du boucher à enfermer au visage fermé et aux yeux fous. Rien de très vendeur dans ce film sale tourné à Chicago, avec des acteurs inconnus (Michael Rooker, dans son premier rôle), d’un tel réalisme qu’on croirait regarder un documentaire avançant sur une ligne de crête récusant tout espoir d’absolution.
Lorsque le complice d’Henry le rejoint dans sa sinistre besogne, les meurtres deviennent de plus en plus filmés, à distance puis de moins en moins. Jusqu’à cette scène que personne n’a oublié et qui témoigne à nouveau de l’intelligence du film, où McNaughton ne filme pas directement l’extermination d’une famille par Henry, mais seulement un écran de télé. Le tueur en série et son complice regardent la cassette de ce crime filmée par ses propres soins, avant que ce crime ne soit repassé au ralenti jusqu’à atteindre l’écœurement. C’est l’acmé du récit, tant tout ce qui était suggéré jusqu’ici est montré dans sa durée de façon explicite, et ça nous prend par mégarde au moment où l’on pensait avoir compris comment allait fonctionner le film qui jusqu’ici nous épargnait presque l’horreur en suggérant. Cette horreur, soudain, nous explose au visage. C’est une manière de se tenir à distance du sujet (absolument aucune empathie possible), de nous demander ce que nous devons faire face à ça (un questionnement que Haneke nous imposera dès l’intro de son Benny’s Video en 1992), de questionner notre voyeurisme captif de ces choses immondes (pourquoi ne pas céder au réflexe évident d’arrêter le visionnage?) et de montrer finalement, à travers les inconfortables 1h20 de ce film grattant avec une lame de rasoir le tréfonds de l’âme humaine, un monde d’hommes à glacer le sang.
6 février 1991 en salle | 1h 23min | Drame, Epouvante-horreurDate de reprise 6 novembre 2013 De John McNaughton | Par John McNaughton, Richard Fire Avec Michael Rooker, Tracy Arnold, Tom Towles Titre original Henry: Portrait of a Serial Killer |
6 février 1991 en salle | 1h 23min | Drame, Epouvante-horreur


