Après un premier point de vue, en voici un second sur le film-monstre de Francis Ford Coppola qui a radicalement divisé les festivaliers.
Face à une foule néo-romaine décadente, une jeune femme vierge au subtil nom de Sweetwater est donnée en spectacle, déclamant une ballade idiote depuis une lune suspendue à un câble. Sorte de Taylor Swift épanchant les péchés de son public, la vestale voit son spectacle tourner court lorsqu’une de ses sex-tapes – qui se révèlera finalement être un deep-fake – est diffusée sur des écrans géants. Ah, il s’agit d’un mauvais coup de Clodio, le fils incestueux du banquier le plus riche de la ville! Coupe soudaine sur une page de magazine qui prend vie: Sweetwater a connu une mue soudaine et ressemble désormais à Britney Spears version 2001, exposant son corps et sa rage intérieure au tout New Rome en chantant de la pop-rock. On enchaîne.
Voilà, en quelques mots, un condensé de la folie, de la richesse, de la beauferie aussi (le rapport du film aux corps féminins date clairement d’un autre temps), auquel le spectateur doit être préparé en se plantant devant ce qui ressemble au magnum opus débile de son réalisateur. Débile, le mot est d’abord à attendre au sens d’une anomalie narrative et formelle totale vis-à-vis du reste de la production actuelle, anomalie d’autant plus spectaculaire que le film est présenté en compétition officielle du Festival de Cannes. Ce choix, qui peut être vu comme un petit coup de pouce de la part du festival pour un film n’ayant à ce jour toujours pas trouvé de distributeur sur le territoire américain, pourrait s’avérer catastrophique pour la carrière du film tant celui-ci se voit ainsi livré en pâture à une structure économique et critique contraire à la nature même du projet. L’expérience de visionnage n’en est certes que plus chaos: vu dans une salle Agnès Varda vibrante – le vent méditerranéen de mai ne fait pas bon ménage avec la tôle –, au milieu d’une audience d’abord excitée puis tout à fait médusée, avec en prime une intervention live au micro pour donner la réplique à Adam Driver, le film a, dans ce cadre, clairement de quoi faire tourner la tête.

Passé cette expérience de festival là, faite en quasi méconnaissance de ce qu’était réellement Megalopolis, il est peut-être bon de dresser un petit guide préventif à l’attention des futurs spectateurs du long métrage, afin que des visionnages un tant soit peu éclairés puissent amener une réception et une digestion du film moins abrupte. C’est qu’en se prenant la tête dans les mains, réalisant petit à petit ce que l’on est réellement en train de voir, recalibrant en permanence toutes nos attentes pour faire face à cet impossible objet, on ne se trouve pas forcément dans les meilleures dispositions pour l’accueillir. Un projet ayant mis quarante ans à se monter souffre forcément de l’attente qu’il provoque et tentons peut-être non pas de la dégonfler, mais de la reporter aux bons endroits.
Non, Megalopolis n’est pas un « Neo-Roman Epic »: le film n’est pas produit pour, Coppola n’a strictement pas (plus?) envie de filmer quoi que ce soit d’impressionnant et les courses de char et combats de gladiateurs procurent un frisson inférieur à celui ressenti lors d’un séjour au Puy du Fou. Non, Megalopolis n’est pas un film sur les constructions ahurissantes d’architectes fous, façon Les Cités Obscures: 90% du film se passe simplement dans des rues ou des appartements plus ou moins contemporains de New York, le production design des quelques fantaisies architecturales se révèle d’une laideur à faire rougir le The Island de Michael Bay, et non, vous ne comprendrez rien à ce que fabrique Adam Driver dans sa tour d’ivoire. Non, Megalopolis n’est pas un film de visions: s’il y a bien une poignée de plans stupéfiants, presque tous réduits aux scènes composées en surimpressions, la très grande majorité des images est éclairée comme un plateau de Télématin, et les nombreuses interventions d’effets spéciaux numériques sont d’une atrocité sans nom. Enfin, non, Megalopolis n’est pas un puissant film d’idées: la voix off taciturne de Laurence Fishburne, sorte d’historien dissertant avec le spectateur sur l’état de New Rome, provoque plus de sourire que la réflexion, et les interminables monologues philosophiques embourbent plus la pensée qu’ils ne la stimulent.
Dire ce que le film est, le qualifier exactement, s’avère en revanche bien plus périlleux. À son insu ou non, Megalopolis ressemble concrètement à une œuvre de post-cinéma, un objet dément que l’on croirait calibré pour une diffusion à 20h50 sur TF1 sans vraiment en vérifier le contenu. Le qualifier d’échec serait certainement injustifié: qui sait ce que Coppola voulait vraiment faire? Surtout, le film semble être très au fait de sa nature. En ce sens, il est important de souligner que si une performance de comédien est aussi géniale que son alignement avec la vision créative d’un cinéaste est synchrone, le travail des acteurs est ici tout à fait remarquable. D’Adam Driver à Aubrey Plaza en passant par la délicieusement soap Nathalie Emmanuel, le casting est d’une lucidité totale sur l’endroit où Francis les emmène, ce qui en fait un geste très courageux et finalement très beau. C’est que le film est ainsi, inexplicablement fascinant, plein de cœur et de naïveté, pamphlet parfois trop bavard, mais indubitablement inventif sur la nécessité de croire en une humanité meilleure, capable de s’extraire de la longue dystopie que constitue la civilisation. Dans les faits, le visionnage cannois laisse beaucoup de questions en suspens: de quoi le film parle-t-il exactement? Qu’est-ce qui a réellement motivé Coppola toutes ces années? Pourquoi cette forme soapesque si marquée? Pour autant, Coppola aura réussi son pari de créer un objet culte divertissant. Un film auquel, même au milieu de la grande orgie cannoise, on a déjà envie de retourner.
Megalopolis a certainement été bien des choses: des idées, des notes, de nombreux scripts, des images pensées, digérées, story-boardées, des tournages commencés et arrêtés. Un rêve, bien sûr. Plusieurs, certainement. La difficulté tient au bout du compte à penser ce film comme quelque chose de terminé, un objet réel, regardable, projetable en festival, une chose dont l’existence vient de s’arrêter dans la tête de son créateur pour continuer à présent dans celle des spectateurs. Avec Apocalypse Now, et les très nombreuses itérations produites par le réalisateur sur le film (Theatrical Release, Redux, First Assembly, Final Cut), on connaissait Coppola comme un créateur démesuré, bricoleur inlassable de ces projets: derrière sa grandiloquence et tous les superlatifs qu’on aura essayé de lui coller, Megalopolis s’avère paradoxalement et à l’inverse une réalisation humble et touchante, le point final et plein d’optimisme qu’un homme vient de mettre à ce qui semblait encore le faire vibrer; un objet d’artisan sincère, comme on en verra certainement plus beaucoup… T.R.


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