« Drive away dolls » de Ethan Coen: un road-movie aussi outrageux que déconnant

À la suite de son frère Joel parti tourner Macbeth en solo, Ethan Coen nous livre son projet à lui avec le road movie lesbien Drive away dolls, et le résultat est aussi déconnant et outrageux que l’adaptation de Shakespeare frisait l’austérité. C’est l’occasion de faire la part de ce que chacun avait apporté à une collaboration qui a duré plusieurs décennies, et qui fonctionnait comme une symbiose parfaite, mais l’exercice est plus compliqué qu’il n’y paraît. On serait tenté d’attribuer à Ethan la tendance à l’humour absurde tandis que Joel pondérait en gardant l’entreprise à l’intérieur de certaines limites. La lecture de J’ai tué Phil Shapiro, recueil de textes écrits par Ethan, brouille encore un peu les pistes, parce qu’on y retrouve l’humour noir et les références pop culturelles, mais aussi un penchant inattendu pour l’autobiographie à travers des récits de jeunesse qui éclairent des films comme Serious man. Ce qui est sûr, c’est qu’avec Drive away dolls, Ethan et sa coscénariste et compagne Tricia Cooke assument un humour sans filtre et sans excuses, moins provocateur que libérateur.

L’action est située à la fin des années 1990, sous Clinton. À la suite d’un incident violent au cours duquel un personnage perd la tête, un colis est placé dans le coffre d’une voiture qui doit être convoyée en Floride chez un mystérieux commanditaire. Mais un quiproquo fait tomber la voiture entre les mains de Jamie et Marian, deux lesbiennes qui ont chacune de bonnes raisons de quitter l’état. L’une (Margaret Qualley) est aussi délurée que l’autre (Geraldine Viswanathan) est introvertie. Entretemps, une bande de malfrats cherche à les pister pour récupérer le contenu du coffre. Si le film a des airs de déjà vu, c’est parce qu’il contient de multiples analogies avec des films précédents des Coen, en termes de personnages, de situations et de mise en scène, mais c’est sans importance. Coen et Cooke se lâchent comme des débutants qui n’ont rien à perdre, s’autorisant des libertés impensables.

Alors, régression ou évolution? Il est certain que les arbitres du bon goût vont s’interdire d’avouer publiquement qu’ils se sont amusés à des gags à base de godemichés, et vont donc adopter une posture d’adulte normatif et réprobateur. La réalité, c’est que le film libère, à tous les points de vue. Vraisemblablement, Ethan cherchait depuis longtemps à s’affranchir d’un format qui a fini par le frustrer. S’il reste fidèle à ses références habituelles comme le film noir, il va aussi lorgner du côté des marges et du cinéma d’exploitation. Mais il revendique surtout l’héritage de la contre-culture des années 60 et 70, notamment avec l’évocation de Cynthia Plaster Caster, incarnée par Miley Cyrus. Cet épisode, que n’aurait pas renié John Waters, donne lieu à l’un des gags les plus énormes du film. Mais Coen se libère aussi sur un autre plan.

Il y a toujours des implications politiques dans les films des frères, mais par la bande, parce qu’en parcourant le Texas, le Minnesota ou la Californie, ils donnaient inévitablement une coloration sociologique aux endroits traversés. Dans The Big Lebowski, les différents quartiers de Los Angeles variaient en fonction des idées conservatrices ou libérales de leurs habitants, mais c’était toujours très discret et contrôlé. Ici, Ethan n’a pas peur d’affirmer à répétition qu’il penche du côté de ce que les Américains appellent les libéraux. Lorsque Jamie et Marian finissent par entrer en Floride (une destination qu’elles n’ont pas choisie), Jamie ne manque pas de remarquer qu’elles ne sont pas en territoire ami. Elle fait allusion à l’affiche du politicien local (joué par Matt Damon), un gros hypocrite qui prêche des valeurs familiales et conservatrices. Lorsque plus tard, le hasard les fait se rencontrer, le politicien demande à Jamie pourquoi elle lui veut tant de mal, elle répond avec une conviction inattendue: «On est des démocrates!». En d’autres circonstances, la réplique aurait paru maladroite et incongrue, mais dite par Qualley, elle est spontanée et drôle. Quoique Ethan Coen fasse à l’avenir (il est déjà question qu’il retourne avec son frère) on peut le féliciter d’avoir défié les moralistes de tous poils et de nous avoir fait rire. G.D.

3 avril 2024 en salle | 1h 24min | Action, Comédie, Thriller
De Ethan Coen | Par Ethan Coen, Tricia Cooke
Avec Margaret Qualley, Geraldine Viswanathan, Beanie Feldstein

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