Au fait, on a vu « Dune 2 »

Suite tout à fait directe du premier film, ce Dune: Deuxième Partie retrouve Paul (Timothée Chalamet) et Jessica (Rebecca Ferguson) aux côtés des Fremen, juste après que Chani (Zendaya) les a invité à suivre son peuple dans le désert. Ayant tout perdu aux mains des Harkonnen, cette adaptation de la seconde partie du premier livre de Frank Herbert voit Paul embrasser le statut de messie qui semble lui tendre les bras dans le cœur des Fremen – merci les Bene Gesserit, et merci maman. Camé à l’épice et parvenu à la tête de ce peuple, une voie se dessine dans ses visions, dans laquelle il pourrait parvenir à retourner les autochtones d’Arrakis contre leurs oppresseurs, et venger au passage père et amis.

S’il faut donc bien a minima avoir les événements du premier film en tête, cet épisode devrait certainement beaucoup moins perdre les néophytes de l’univers de Dune, notamment grâce à une première partie très tenue. Villeneuve fait dans celle-ci le choix de centrer son récit sur l’accès de Paul et de sa mère à la culture Fremen, et de limiter ainsi les allers-retours de scènes entre deux planètes. Là où le premier film jetait ainsi beaucoup de pistes sur les règles et personnages présents dans les livres de Frank Herbert, choisissant la voie impossible de l’adaptation très appliquée mais qui ne pouvait pas développer tout ce qu’elle entamait, ce deuxième volet reste, tout du long, dans une forme d’étonnante retenue. En décidant de se priver de tout un pan de l’univers herbertien, Villeneuve fait sur le plan de l’adaptation cinématographique beaucoup plus de choix que dans le premier film, notamment concernant les personnages mobilisés: plus limités, ils sont même utilisés à des fins différentes que dans le livre, servant avant tout le récit que le réalisateur et son équipe narrative essayent de mettre en place dans ce deuxième épisode.

Villeneuve, dans sa volonté de respecter l’esprit dans lequel Frank Herbert a composé son sommet de science-fiction, s’inscrit ainsi dans une vision plus large que celle du premier livre, et ordonne son Dune: Deuxième Partie en ayant en ligne de mire Dune: Messiah, le second livre écrit par Herbert, effaré qu’il était de voir son anti-héros aussi mal-interprété par une large partie du public. De fait, toute l’idée derrière le cycle de Paul est de représenter l’accession d’un garçon à un statut de héros, avec la particularité que ce garçon sait ce que ce statut entraînera, soit un génocide en son nom à échelle inter-planétaire. Située au-delà du dilemme classique du héros, la destinée de Paul ne se négocie pas. Jouant d’abord au messie, il le devient par la force performative d’une prophétie programmée qui, en se révélant à lui, le condamne – et l’entièreté de l’univers avec lui. Si Dune a bien inspiré nombre de récits héroïques dans le cinéma grand public, peu de films ont porté avec eux la charge réelle de cette filiation.

Villeneuve le fait ici assez exemplairement, au risque de déplaire à une partie de l’audience, et semble même donner des signes encourageants sur sa capacité à délivrer la force dramaturgique à laquelle mène Dune: Messiah, la fin logique de son travail dans cet univers littéraire. Dans cette même idée, il utilise intelligemment les forces d’un choix de casting principal qui avait de quoi laisser perplexe: si Timothée Chalamet ne transcende pas l’incarnation de Paul et reste en apparence dépassé par la puissance dont son personnage se charge dans ce Dune: Deuxième Partie, cette distanciation de l’acteur avec son rôle opère quelque chose d’intéressant. Le statut même de Chalamet, jeune megastar dont la carrière d’acteur a été petit à petit remplacée par celle d’égérie mode et pop, donne de fait une saveur particulière à ce Paul, qui laisse à voir une sorte de devenir endive du héros messianique, plus constipé que possédé, forcé de hurler des anathèmes en place publique auxquelles lui même ne croit pas vraiment. Villeneuve, opérant comme un Bene Gesserit dans l’ombre, n’est pas dupe et convainc en embrassant à plusieurs moments ce rapprochement avec malice. Dans le même temps, il laisse Zendaya offrir dans son rôle de Chani une vraie sincérité, un contrepoint incarné, observatrice impuissante à endiguer ce qui est en train de se jouer mais qui n’en ignore pas pour autant l’horreur. Ce n’est ainsi pas tant la relation amoureuse entre Paul et Chani qui devient le cœur du récit que l’impossibilité même de celle-ci d’exister autrement que dans une forme de dégoût; ce qui constitue un choix osé mais franchement efficace.

En terme d’imagerie, le film reste logiquement ancré au travail de production réalisé pour le premier film; bien que très centré sur les mondes des Fremen et des Harkonnen, il permet de rendre ces univers graphiques vraiment intéressants en les approfondissant, mais déçoit un peu sur les réelles nouveautés présentées (tout ce qui tourne autour de l’Empereur se révèle assez décevant, bien que cela aille de pair avec le traitement du personnage, qui lui est plutôt intéressant). Après deux films tournés sur Arrakis et usant de ce même traitement, très froid, du désert et des environnements, les images de ce Dune: Deuxième Partie – malgré le travail de photographie toujours hallucinant de Greg Fraser – peuvent lasser, démontrant la limite de l’exercice villeneuvien. Et quand il s’agit de pousser la représentation de la spiritualité, le réalisateur se trouve toujours autant en mal d’accéder visuellement à une forme de trance. Les visions liées à l’épice, notamment, s’avèrent à nouveau bien décevantes. Là où celles-ci, après ingestion de l’Eau de Vie, devraient être à l’origine d’un des plus gros trips jamais expérimentés, elles ressemblent toujours beaucoup trop aux rêveries d’un réalisateur de pub de parfum capturées lors d’une sieste digestive.

S’il faut trouver des visions réellement enthousiasmantes produites par Villeneuve, elles sont dans ce deuxième volet presque toutes liées à l’univers de la guerre, confirmant que le Québécois continue à être un réalisateur guerrier intéressant. Mobilisant l’usage d’un arsenal à la fois fantastique, scientifiquement crédible, et parfois vertigineux dans sa force de frappe, tout en l’associant à des méthodes chevaleresques (dans ce futur là, une bataille ne se fait pas sans un pauvre porte-étendard), Villeneuve fait de l’acte guerrier une manière d’être au monde immuable, déclinant celui-ci dans toutes ses dimensions – missions commando, actes terroristes, guerilla, batailles rangées, duels à l’arme blanche, jusqu’à l’inévitable guerre sainte.

Dans ses meilleurs moments, le film donne la sensation de mettre en scène une guerre double, à la fois distanciée et menée avec les tripes, alternant entre des plans rapprochés et très lointains, qui font de ses personnages tout autant des incarnations physiques de combattants que des figurines abandonnées sur un plateau de Risk. Si certains duels à l’arme blanche sont plus convaincants que ce que Villeneuve avait pu précédemment filmer (vous vous souvenez de ce climax dans un canyon?), il ne se transforme pas pour autant en un grand metteur en scène de l’action et l’intérêt des scènes d’action sera alors plutôt à trouver dans leur découpage, jouant parfois des échelles brillamment, que dans leur contenu même, assez peu percutant. On ne peut enfin s’empêcher de noter que petit à petit, le film met en place une logique qui ne peut pas ne pas évoquer la situation israélo-palestinienne, renforçant ce sentiment cyclique de destruction guerrière, une constante dans l’histoire humaine.

S’il ne faudra pas ainsi attendre de Villeneuve qu’il transcende le style – autant visuel que sonore – dans lequel il semble s’abandonner de manière assez définitive, et dont il s’est aussi peut-être rendu prisonnier avec certains choix pris lors de la production de ses derniers films, on le retrouve ainsi un peu réveillé et capable de produire par moment des plans vraiment signifiants, osant donner à sa caméra un peu de mouvement; ainsi de ce beau travelling avant dynamique, lorgnant sur Jessica à l’intérieur d’un habitacle en mouvement (coucou Georges Miller), ou ce panoramique vers le haut transformant le temps d’un récit de souvenir une mer de sable en une mer d’eau. Globalement et s’il ne faut pas attendre de Villeuneuve qu’il convertisse complètement la rigidité de sa mise en scène, le film est ainsi, construit autour de scènes mieux édifiées (très beau segment d’ouverture, scène de surf à dos de vers réussie) culminant dans un segment sur la planète des Harkonnen, filmé à la caméra infrarouge pour simuler la lumière unique de cette planète éclairée d’un soleil noir. Là, des visions de Druillet apparaissent, un souffle bizarre souffle sur le projet et on se réjouit de voir des mecs en combi noires très BDSM flageller des prisonniers dans un film de studio, ce qui devrait au moins pouvoir amuser les plus sceptiques. Pour en finir avec cette question de l’esthétisme, on comprend pourquoi la question du rapprochement entre l’esthétique du film et celle de l’IA générative a pu être posée, les décors étant moins détaillés que dans le premier épisode, Villeneuve privilégiant des compositions d’ensemble ayant parfois une étrangeté assez proche de ce que l’on a pu voir émerger ces dernières années dans les compositions non-humaines. Ce constat peut de fait interroger sur le devenir esthétique du réalisateur.

Enfin, si Hans Zimmer continue à en faire des caisses, venant parfois apporter une pesanteur à des regards qui n’en ont pas besoin, il faut noter qu’il compose ici une magnifique ritournelle absente du premier volet et que l’on aurait bien imaginé Vangelis composer s’il avait dû s’attaquer à Dune. Sorte de thème Paul/Chani qui ne dit pas son nom, cette mélodie s’étire jusqu’à la dernière scène du film, bel écho à la fin du premier. Là où ce dernier se clôturait sur la vision optimiste de Chani invitant Paul à la suivre dans le désert, cette même vision apparaît désormais comme au travers d’un miroir déformant: Chani, le visage marqué par la douleur et la colère, est prête à rejoindre seule les sables de sa Dune, tournant un temps le dos à une destinée interstellaire tragique dont elle fait pourtant désormais partie. T.R.

28 février 2024 en salle | 2h 46min | Drame, Science Fiction
De Denis Villeneuve | Par Denis Villeneuve, Jon Spaihts
Avec Timothée Chalamet, Zendaya, Rebecca Ferguson
Titre original Dune: Part Two

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