Oh, un drôle d’objet sacrément bien fichu. Emil travaille avec son frère dans une carrière de calcaire et vend aux mineurs l’alcool frelaté qu’il fabrique. Les relations changent lorsque la mixture préparée par Emil est accusée d’avoir empoisonné l’un d’entre eux.
Un film qui ne ressemble à rien de connu, c’est toujours une bonne nouvelle pour le Chaos. Film-calcaire. Film-beau-bizarre. Film-sans-âge. Film-qui-dit-non. Film qui-dit-d’aller-vous-faire-foutre. Ça, pour être beau, c’est beau. Radical et austère, aussi. Un poème visuel rythmé par les plans (gros, larges, longs) et qui joue beaucoup sur les champs-contre-champs des regards. Heureusement, ce n’est pas que ça. Ce serait bien commode de résumer Winter Brothers à un exercice de style potentiellement autiste et agressivement abscons. David Lynch? Roy Andersson? Jörg Buttgereit? Trois fois, non. On a beau chercher les influences, les références, les citations… Eh bien, on ne voit pas, on lévite dans un champ magnétique, on est magnifiquement floués, dévorés par un boa constrictor formel. Odyssée dans une nuit blanche, Winter Brothers prend les atours d’un geste d’artiste pur, sculptural, minéral, viscéral, opposant deux frères (l’un lunaire, l’autre chthonien) dans une rivalité amoureuse. Et l’on aura beau sortir une batterie de superlatifs traduisant le magnétisme de cette matière organique venue d’ailleurs, aucun ne rendra compte des lumières lampes-torches de mineurs comme autant d’étoiles paumées dans le ciel, de cette lumière rouge agressive, de ce passage lent et en même temps brutal de la carrière aux paysages enneigés, des ténèbres à la lumière, de la solitude au groupe. Aucun ne retranscrira l’attraction cosmique que cette errance existentielle provoque, de la poussière de l’usine et de l’épais brouillard dans lequel elle nous perd, avec notre délice de spectateur maso. Mais où tout cela veut en venir? On ne sait pas quand ça se passe réellement (le héros use à l’envi la même VHS), on suit là où ça nous mène au gré des sirènes. Et si, souvent, on ne comprend pas bien ce qui se passe, toujours, on est fascinés par tout ce qu’on voit à l’écran et même ce qu’on ne voit pas. Tout ce qui rend cette expérience tangible et intangible, profondément mystérieuse: notre incapacité totale à trouver du sens à ce qui se dérobe et ce qui nous échappe.
On reproche trop souvent au cinéma d’être inoffensif, de nous servir de l’eau tiède en permanence pour ne pas se réjouir lorsque du vrai punk nous éclabousse: Hlynur Palmason a un talent inouï, précieux, rare pour fixer sur la pellicule des instants puissants, travailler les variations d’intensité en favorisant les perceptions sensorielles, inventer une scénographie stylisée et filmer les ambiances, les groupes. Surtout, il s’adresse à une région de l’âme inavouable, peu fréquentée, des fantasmes tordus et compose un univers abstrait qui correspond à l’intériorité perturbée du frère Pierrot, dans une ambiance de paysage mental. Pour un premier long métrage, c’est quand même fort costaud: quelque chose de monstrueux ou de terrible se profile, sans réussir à définir totalement la source du malaise tout en faisant du chemin dans notre mauvaise conscience, tout en travaillant une dimension mythologique pour ne pas dire mystique. Ressentir un malaise n’est donc pas malaisé en 2018, Winter Brothers se révèle une splendide réussite hallucinée. Un frisson qui traverse l’écran. Une occasion en or de (re)vivre une expérience psychosensorielle dans une salle de cinéma. Et l’on remerciera Hlynur Palmason qui, par la force de ses cadrages, par le tapage de la bande-son, par la verdeur des dialogues et par la crudité des images, nous hypnotise tel Mowgli face à Kaa. Un maraboutage qui nous rappelle pourquoi on va et on aime le cinéma.

