Après quelques années d’inactivité au cinéma, le réalisateur anglais Andrew Haigh (Week-end, 45 Ans) revient avec une romance gay fantastique, mêlant apprentissage amoureux et introspection familiale. Double intention donc, que le film tente d’unir dans une mélancolie des âmes passagères un peu toc, pour ne finalement convaincre sur aucun des deux tableaux.
À Londres, Adam (Andrew Scott) vit seul dans une grande tour, projet immobilier flambant neuf peinant à trouver acheteur. Auteur de scénarios pour le cinéma, il bloque devant son ordinateur, incapable de sortir une moindre ligne alors que les journées passent, toutes identiques. Éternel solitaire, deux événements bouleversent alors successivement sa vie. Le premier est la rencontre avec un nouveau locataire de son immeuble, Harry (Paul Mescal, comme toujours convaincant dans sa partition), un charmant garçon aux plaies existentielles béantes, visiblement en manque d’affection et n’hésitant pas à lui faire du rentre-dedans. Le second se produit dans un parc, alors qu’Adam aperçoit son père, pourtant mort avec sa mère dans un accident de voiture alors qu’il n’avait que douze ans. Celui-ci lui fait un signe, et le conduit dans le foyer familial, coincé magiquement dans le passé, où père, mère et fils vont se réunir et rattraper le temps perdu.
Il y a, dans ce film inspiré de Présences d’un été, un roman de l’auteur japonais Taichi Yamada, un film fantôme qui travaille la décomposition de son récit, la présence éphémère de ses personnages, filmés à fleur de peau. Formellement, ce film-là se rêve émulateur de visions à la Francis Bacon, torturant les âmes passagères de ses personnages dans des plans cherchant la déformation des visages et des corps, le délitement progressif de ces spectres solitaires. Regards lancés au travers de fenêtres, fondus enchaînés, reflets: Andrew Haigh déroule son petit précis de cinéma hanté et vaporeux pour faire croire à son récit, lui donner corps visuellement, mais aussi sonorement, avec une pénible bande-son faite d’incessants tressaillements. À l’occasion, certains de ces effets peuvent fonctionner, comme ce très beau plan d’ouverture, ou ce baiser dans une boîte de nuit éblouissant la caméra d’une lumière irradiante. Mais pour une poignée de choix de montage réussis, laissant le temps filer comme dans un mauvais cauchemar, l’ensemble donne finalement le sentiment d’être un peu trop pensé et d’avoir in fine raté à saisir le trouble qu’il cherchait tant à figurer.
Surtout, le procédé narratif, superposant une romance gay à une introspection familiale, interroge. N’y avait-il pas mieux à faire pour questionner la condition de ce personnage en marge que de partir, une fois de plus, de la reconstitution artificielle d’une famille nucléaire afin d’en exploiter tous les filons mélodramatiques? C’est qu’en ramenant d’entre les morts les deux parents d’Adam, ce Sixième Sens fadasse exécute de manière artificielle à la fois le délitement et la reconstruction de cette cellule, et finit par fatiguer dans le besoin de validation que tout cela semble exprimer, comme si un individu ne pouvait vraiment être ce qu’il est sans l’accord de son papa et de sa maman. De cet artifice qui, en plus de n’emporter jamais pleinement l’adhésion, diminue franchement la substance queer du film, on sauvera la belle et rigolote interprétation de Jamie Bell en papa hétéro moustachu, faussement bourru, et appelé à devenir une petite icône gay plutôt très hot; mais ne nous le cachons pas, tout cela est encore bien calibré.
De fait, la romance gay est construite à l’avenant, entièrement calculée pour devenir iconique, davantage intéressée par cocher les cases bien évidentes des fantasmes de son public qu’à laisser ses personnages construire une histoire sincère. L’incandescence de la relation, qui excitera certainement les foules, paraît en fin de compte bien molle dans un film qui passe très vite de mièvres retrouvailles familiales à une petite traînée de semence disposée sur une poitrine, qui, bien que léchée goulument par Paul Mescal, laisse un goût un peu terne en bouche. Pire, certains aspects du discours nous paraissent souvent bien lourds, transformant à l’occasion le film en petit traité bien didactique sur l’homosexualité et sa perception dans la société britannique d’hier et d’aujourd’hui.
Il y a bien, dans cette affaire de revenants enamourés, quelque chose entre l’adaptation non-officielle d’un Quartier Lointain de Jirô Taniguchi et la reprise de Peggy Sue s’est mariée de Francis Ford Coppola, un film qui aimerait proposer une mélancolie du temps qui a été, et de celui qui ne sera jamais, mais ce rapport à la nostalgie semble désœuvré, toc. Finalement, et c’est ironique pour un film distribué en France par Disney, Sans jamais nous connaître est plus proche de l’arnaque émotionnelle de la dernière trilogie Star Wars (l’infernal message du «il faut laisser mourir le passé pour s’offrir un avenir», asséné dans un film pourtant bien complaisant dans son usage de la nostalgie) que du cinéma de Wong Kar-wai. Finissons ainsi en se remémorant une image, celle d’Andrew Scott dans son pyjama d’enfant, venant se blottir dans le lit de ses parents la nuit. Potentiellement géniale dans son étrangeté, dans le décalage qu’elle entraîne entre les corps de ses trois acteurs adultes, celle-ci apparaît dans Sans jamais nous connaître comme ridicule: problème de ton, de point de vue, d’un fil ténu sur lequel Andrew Haigh a malheureusement échoué à tenir. T.R.
14 février 2024 en salle | 1h 45min | Drame, RomanceDe Andrew Haigh | Par Andrew Haigh Avec Andrew Scott, Paul Mescal, Jamie Bell Titre original All Of Us Strangers |

14 février 2024 en salle | 1h 45min | Drame, Romance