[CRITIQUE] LA FORME DE L’EAU de Guillermo del Toro

J’ai fait l’amour avec la mer. Modeste employée d’un laboratoire gouvernemental ultrasecret, Elisa mène une existence solitaire, d’autant plus isolée qu’elle est muette. Sa vie bascule à jamais lorsqu’elle et sa collègue Zelda découvrent une expérience encore plus secrète que les autres…

Amélie Poulain meets L’étrange créature du lac noir. Heureux, on peut l’être largement pour la reconnaissance dont fait preuve actuellement Guillermo del Toro avec une pluie de récompenses auxquelles il avait échappé jusque là (sauf du côté de l’Espagne). On est donc ravi, espérant moult projets (à concrétiser cette fois hein!), et toujours plus de beaux monstres dans la galaxie chaos du Mexicain. Mais La forme de l’eau est-il pour autant le très grand film (pour ne pas dire le chef-d’oeuvre) vendu ci et là ? À vrai dire, pas vraiment. On rêvait quelque part, d’assister au Edward aux mains d’argent de 2018, abattant la carte – certes, classique mais si efficace – des contraires qui s’attirent. Ce qui est embêtant, c’est qu’il s’agit d’un joli film, mais pas assez au regard du passé du réalisateur ou de ce qu’on pouvait en attendre. Il y a, et c’est plutôt frappant, un côté assez toc, assez pulp, façon Norman Rockwell à la sauce Jean-Pierre Jeunet (d’ailleurs en train de gueuler comme un veau pour plagiat à l’heure qu’il est) qui génère déjà un charme en demi-teinte. On a beau chercher, difficile de comprendre l’atmosphère musicale façon «ginguette de Montmartre» (avec Rota et Delerue pourtant dans l’inspiration: loupé sorry), avec une louche de Javanaise (oh ben, tant qu’à faire hein), alors que l’atmosphère générale et le contexte (l’Amérique sixties) s’y prêtent péniblement. Tout le monde adore, mais on peut trouver ça atroce, jusqu’à nuire à l’impact émotionnel de la chose. Itou pour Michael Shannon, grand méchant Deltororien rejoignant Ron Perlman, Jessica Chastain, Sergi Lopez ou Eduardo Noriega dans la galerie des bad guy sans pitié, tous contemplés sous un angle partagé entre la fascination du mal et le retour de bâton sadique. Avec son sachet de bonbon à croquer, ce grand patron dégueulasse affichant une paire de doigts en putréfaction n’apporte que peu d’eau au moulin de l’auteur.
Cependant, il faut aussi apporter un sacré lot de nuances, car La forme de l’eau reste déjà plus stimulant que 90 % des blockbusters/machines à Oscars du moment. Du haut de son Rated-R, Guillermo del Toro assume pleinement sa violence frontale et une vision du sexe décomplexée, sauvant son héroïne du cliché de la gentille vieille fille prude et innocente. Il y a quelque chose de très beau, et par là de très chaos, de voir une relation belle/bête ici pleinement sexuée, avec un besoin d’amour capable d’inonder un appartement entier (même si, il est vrai, on a déjà vu ça dans Delicatessen). L’amour des outcasts, fort Burtonien sur les bords, est aussi particulièrement touchant, faisant d’une célibataire muette, d’un dessinateur homo, d’une femme de ménage noire et d’un espion russe, les héros dégingandés de l’Amérique de la Guerre Froide. Del Toro en profitant même, avec son regard hors-frontière, pour mettre dos à dos l’imbécillité barbare des Américains et celle des Russes. Quant à la créature, demi-dieu dont la beauté organique coupe le souffle, on regrette sans doute que Del Toro délaisse son point de vue et l’exploite finalement assez peu: elle brille comme une lampe led et bouffe un chat, en gros. Au détour d’une scène musicale touchante (mais là aussi, il est vrai, pompée sur Nous nous sommes tant aimés de Ettore Scola), où l’imaginaire l’emporte sur les mots, Del Toro confirme quand même qu’il a des ressources émotionnelles et formelles.

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Date de sortie 21 février 2018 (2h 03min) / De Guillermo del Toro / Avec Sally Hawkins, Michael Shannon, Richard Jenkins / Genres Fantastique, Drame, Romance / Nationalité américain[CRITIQUE] LA FORME DE L’EAU de Guillermo del Toro
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