LES 10 FILMS LES + CHAOS DE CANNES 2018

Cannes 2018, c’est fini. Et c’est l’heure du bilan chaos. Si l’on parle beaucoup du palmarès – une Palme d’or pour Hirokazu Kore-Eda (Une affaire de famille), un Grand Prix pour Spike Lee (BlacKkKlansman) ou encore une Palme d’or spéciale pour Godard (Le Livre d’image) -, on parle peu du chaos qui a pourtant régné en maître pendant cette 71e édition. La preuve en 10 films.

1. BORDER de Ali Abbasi
N’y allons pas par quatre chemins, c’est le film que nous avons préféré de ce Cannes 2018. Il s’agit d’une adaptation d’un roman de John Ajvide Lindqvist, l’écrivain cultissime à l’origine du formidable Morse de Tomas Alfredson (Let The Right One In) et Abbasi raconte illico la genèse du projet en interview: «J’ai vu le film Let the Right One In, et après ça, j’ai lu le livre de John Ajvide Lindqvist. Let the Right One In a été une vraie découverte, le film a inventé quelque chose de nouveau, le genre du réalisme nordique. Je me suis plongé plus en profondeur dans les écrits de John et cela m’a mené à Border. Après l’avoir lu, j’ai su qu’il y avait quelque chose d’intéressant à faire.» L’histoire? Une garde-frontière, entourée par un halo de solitude, sensible à tout ce qui l’entoure, a le don pour identifier les contrebandiers. C’est simple, elle ne se trompe jamais, son flair se révèle infaillible. Un jour, elle se retrouve face à un homme qu’elle est bien en mal de désigner s’il est coupable ou non. Pourquoi son intuition lui joue soudain des tours? Pourquoi cet homme la déstabilise autant? Que cache-t-il qui lui échappe? On ne dira évidemment rien du film qui repose sur bon nombre de surprises et de découvertes inattendues. Mais le film respecte totalement l’ambition artistique de John Ajvide Lindqvist: inscrire le fantastique, le surnaturel, l’étrangeté dans un contexte quotidien, banal, familier. C’est à la fois un thriller (la garde-frontière repérant par son simple flair les salauds), une romance (une histoire d’amour faite d’une attirance inexplicable) et un drame intime émouvant (découvrir le pourquoi de son étrangeté). Pas de doute, le chaos règne bien cette année à Cannes et l’on salue l’audace des sélectionneurs d’avoir privilégié un film comme celui-ci qui a tous les atours de la bête de festival et qui se révèle en réalité bien plus et mieux que ça.

2. ULTRA PULPE de Bertrand Mandico
Soyons clairs: un film dans lequel une cinéaste s’appelle Joy d’Amato ne peut pas être foncièrement mauvais. C’est le cas de Ultra Pulpe, le nouveau Bertrand Mandico. Sa présence au Festival de Cannes est un juste retour des choses un an après le boudage incompréhensible, toutes sections confondues, du précédent Bertrand Mandico, soit les admirables Garçons Sauvages, sortis en février dernier. Aussi, à peine remis de la folle aventure sexuelle de ce premier long métrage, le maître es chaos a génialement enchaîné avec un moyen (40 minutes quand même). Un moyen pas moyen qu’on aura d’ailleurs le plaisir de retrouver en salles cet été en compagnie de deux autres magnifiques productions Ecce Films signées par nos autres grands chouchous chaos: Les Îles de Yann Gonzalez et After School Knife Fight du duo Caroline Poggi et Jonathan Vinel.
Alors que raconte l’ultra chaos Ultra Pulpe au juste? Eh bien, de la fin du tournage d’un film fantastique sur la fin d’un monde et, corrélat, de la fin d’une histoire d’amour. Celle entre deux femmes, l’une actrice, l’autre réalisatrice, Apocalypse et Joy. On retrouve une partie du casting des Garçons Sauvages (Elina Lowensohn en alter ego de Mandico, Vimala Pons, Pauline Lorillard, Nathalie Richard). Et le film de muer en rêves ou cauchemars, sensuels, sexuels, violents, cruels. Une se caresse pendant qu’elle filme une scène, une autre se retrouve sur Mars, abandonnée par ses proches et en proie à des astronautes violeurs, tandis qu’un homme reçoit un appel d’outre-tombe d’une muse de Jean Cocteau. Si la réalisatrice semble d’abord avoir le contrôle sur toutes ces images, on a finalement l’impression qu’elle est elle-même manipulée par le singe Gizou, qui n’aurait pas déplu à ce cher Gustav Klimt. Plus qu’un amuse-bouche entre Les Garçons Sauvageset un deuxième long-métrage, Ultra Pulpe est une proposition de cinéma méta qui dépeint cette «grande famille» du cinéma comme une galerie de monstres sublimes. Un choc visuel et sensoriel qui a la peau d’un giallo futuriste et les entrailles des chefs-d’œuvre de David Lynch mettant en scène la violence insupportable des hommes sur les femmes. On en reparlera cet été mais on est addict à cet objet que Bertrand Mandico nous avait présenté il y a quelques mois comme un mélange de mélo, de queer, de pop, de morbide et de baroque à gogo, se revendiquant aussi bien de Rainer W. Fassbinder que de Stephen Sayadian. Vous êtes tous prévenus.

3. UN COUTEAU DANS LE CŒUR de Yann Gonzalez
Pour la première fois, on voit enfin Gonzalez s’approprier une histoire disons plus linéaire, volontairement proche d’un certain cinéma d’exploitation, ce qui peut paraître fort déconcertant au vue d’œuvres antérieures plus proches d’une certaine abstraction. Mais la tentative est là, vivante, debout, et on savoure : oui on vous l’a dit et répété, on nage bien dans un Cruising arrosé de sauce Argento, mais qui ne fera sans doute pas bondir les fanboys goreux et qui fera fuir les arty engoncés. Et au final, on s’en fout. Coupe coupe, pellicule bout à bout, minets en chaleur : en guise d’intro, vrai montage et montage alterné entre un film coquinou en pleine révision et une mise à mort reprenant au pied de la lettre celle de l’ouverture de Cruising, où la lame symbolisait le phallus, alors qu’ici elle s’incarne telle quelle via un dildo mortel (on pense aussi au formidable Les jours et les nuits de China Blue, autre thriller transgenre couleurs néons) ! On imagine alors sans peine les fesses de tous les festivaliers se serrant de concert sur leurs fauteuils. La victime, brebis débauchée mais pas égarée, tournait dans les films porno d’Anne, une productrice dont le cœur en miette commence à déborder sur ses tournages fiévreux, où elle est secondée par le décadent Archibald (Nicolas Maury, toujours au top, et son inoubliable « Je veux tous vous voir au garde à vous et plus raide que Giscard »). Mais alors que la relation entre la productrice et sa monteuse bien-aimée prend l’eau, le serial killer de cuir et de cris continue de décimer l’équipe méthodiquement. Gonzalez brode alors un récit romanesque à partir de la véritable Anne-Marie Tenzi, rare productrice de porno des 70’s au caractère dit-on, impossible, et dont les œuvres fauchées n’étaient pas vues d’un très bon œil. En témoigne le légendaire Maléfices Pornos (auquel Yann rend hommage au détour d’une scène impayable), délire très cochon, très fauché et très sm qui fut considéré comme perdu durant des décennies. Gonzalez s’amuse donc, et nous aussi bien sûr, sauf quand le cœur de cette écorchée vive d’Anne saigne à n’en plus finir, monstre d’amour piégé par la bouteille et la passion. Vanessa Paradis renaît en poupon, cassée après des années de rôles sans grande saveur, nous rappelant qu’elle n’avait pas tourné avec Brisseau ou Becker pour rien. Sa rencontre avec Romane Bohringer, autre révélation du début des 90’s, constitue l’un des moments les plus graciles du film, comme une idylle esquissée du bout des doigts. Yann parle du cinéma qui le berce, qui nous berce, qu’on cite peu ou pas dans l’Hexagone, ou mal ailleurs. Dans la malice du détail, il ramène les habitués et amis (Nicolas Maury, Kate Moran, Julie Brémond et plus loin Bertrand Mandico, Christophe Bier ou Elina Löwensohn), les visages d’un autre temps (Jacques Nolot, Florence Giorgetti, Yann Colette, Ingrid Bourgouin), les jeunes loups du queer (Pierre Emo, Simon Thiebault ou Igor Dewe) et une nouvelle génération qui fait du bien (Jonathan Genet, Felix Maritaud, Khaled Alouach ou Jules Ritmanic) : l’impression d’une troupe délicieuse et soudée, jamais là par hasard, gueules belles ou abîmées qui animent merveilleusement ce giallo aux couleurs de l’arc-en-ciel. Là aussi, on suppose que loin de toute proposition à message ou ancrée dans le réel, ce spectacle 101 % queer a dû échapper à ceux qui attendaient manifestement une « compétition hétérosexuelle » (based on a true story). Dans un très beau geste, bien que violent aussi, Gonzalez répare l’invisibilisation, la morgue et la méchanceté qui frappent la représentation des lgbt dans le cinéma de genre, parcourant assidûment le paris gay d’autrefois : bar lesbien, backroom de ténèbres, cinéma porno, boîte de nuit, cruising-bar enfumé, le tout avec une mixité réjouissante. Et le psychopathe, cœur et corps brûlés, nous ramène à l’essentiel : ce qui tue, ce qui ronge, ce qui salit, c’est l’homophobie. Le tout se mariant aux exigences du giallo, entre l’animal totem traité par la voie du fantastique (dans un autre temps, le film se serait sans doute appelé « Un Corvo con gli occhi bianci ») et les motivations psycho-sexuelles typiques du tueur, nous rappelant à juste titre que ce sont les âmes brisées qui s’exprimaient au bout de la lame. Le traditionnel gimmick homophobe du « travesti tueur » est même détourné dans un film dans le film, où l’assassin se relève être une mère hétéro !
Loin de l’afféterie pour le plaisir du vintage, le choix de placer la toile de fond durant l’été 79 regorge d’évocations : le Sida n’avait pas encore brûlé l’hédonisme ambiant, le disco chauffait encore les pistes (l’utilisation de l’incroyable morceau Malaguena dans une séquence qui rend fou), et l’on entendait encore l’écho des voix de Jeanne Moreau ou de Marie Laforêt sur un transistor. C’est aussi l’envie de revenir au Paris blafard comme on le filmait dans les 80’s, un Paris éreinté, presque de fin du monde, où l’on court en imper comme Florence Guerin au début du Couteau sous la gorge, où le monde interlope fascine plus que les apparts bourgeois. La reconstitution des productions porno de l’époque, Cadinot en tête, a bien évidemment quelque chose de croustillant, de touchant et de drôle (car oui, le film l’est très souvent). Moins urbaine, et sans doute déconcertante pour beaucoup, la seconde partie se met au vert, marchant sur le sol terreux de Rollin ou de Franju, avec ces monstres bienveillants, ces dames hantant les cimetières, ces forêts de légende où l’on se perd.
Comme chez Argento et DePalma, le final galvanisant revient quant à lui à la charge en habit méta, où la clef du mystère se trouve au cœur des rêves, au cœur d’un film, au coeur d’un chagrin. Soit les matières même du cinéma de son auteur. Comme disait l’adolescent à la star dans Les rencontres d’après minuit : « le fond de votre bouche en disait plus long que toute votre vie ». Et autant dire que le fond du cœur de Yann en dit certainement plus sur le cinéma qu’on aime que tout le cinéma actuel…

4. THE HOUSE THAT JACK BUILT de Lars Von Trier
Sur plus de deux heures trente, The House that Jack Built suit Jack (Matt Dillon, ancienne superstar Hollywoodienne, ici vampire aux yeux froids), un tueur en série surnommé « Monsieur Sophistication », qui veut faire de ses assassinats des œuvres d’art. Comme nous sommes chez Lars, il y a cinq parties relatant chacune un «incident» (euphémisme pour parler d’un meurtre abominable). Le spectateur découvre peu à peu ses pensées obscures à travers sa conversation avec un homme (on découvrira à la fin de qui il s’agit). Taraudé par ses troubles obsessionnels compulsifs et son obsession du nettoyage, Jack sillonne les routes dans sa camionnette, le tout sur fond de Fame de David Bowie. Et à chaque incident raconté, le spectateur s’enfonce dans l’effroi et le malaise. Les cinéphiles ont beau jouer les caïds, The House That Jack Built est terrible pour n’importe qui, douloureux à regarder pour plusieurs raisons: la première, c’est la certitude de voir aux commandes un réalisateur totalement diminué – Lars Von Trier a de nouveau sombré dans la dépression pendant tout le tournage, exactement comme sur Antichrist Ça a été terrible la création de ce film. Ce n’est la faute de personne, c’est ma faute. J’avais plein d’angoisses, des problèmes d’alcool…» a-t-il confié dans une interview filmée pour Louisiana Channel); et sa vision du monde, par le prisme de ce tueur en série, où les notions d’altruisme, de bonté, d’humanisme et d’empathie sont totalement absentes, fait réellement peur à voir voire suffoquer sur une telle durée. Un argument qui pourrait jouer contre le film si l’on n’avait pas à ce point besoin de réalisateurs fous pour nous raconter à quel point l’être humain peut s’avérer un monstre.
On pourrait faire une énumération de ce que l’on y voit, des nombreux corps lacérés ou mutilés ou encore des mises en scène glauques et sophistiquées mais à quoi bon? Rien ne saurait rendre compte du climat déstabilisant de ce long métrage, consciencieusement provocateur à la fois dans la forme et dans le fond. L’enchainement des meurtres est fait pour susciter des réactions violentes et il serait mentir de ne pas avouer que The House That Jack Built, avec sa glauquerie exponentielle, impressionne. Mais si l’on aime Lars d’amour tel un renard enragé hurlant au chaos dans une forêt perdue, il n’est pas interdit d’émettre des griefs sur ce long dont on sort, il faut quand même le dire, le crâne cerné d’une couronne de points d’interrogations et qui peut difficilement se résumer en un tweet de 140 signes noyé dans le grand-tout numérique. On pourrait rédiger un article entier pour dire pourquoi on peut – et on doit, c’est fait pour – discuter aussi la pertinence de ses moyens, comme ces mises en scène manipulatoires et ostensiblement choquantes (donner à voir des choses que l’on n’a pas envie de voir, par exemple), ces énièmes allusions aux nazis, aux charniers de la Shoah, à la nécessité du mal pour créer ou encore ce recours au digressionisme, hérité de Baudelaire et déjà à l’œuvre dans Nymphomaniac, donnant lieu à des affirmations fumeuses du genre «un artiste se bâtit sur des pulsions de mort». Bref, ne serions-nous pas un peu en plein radotage et un peu dans la malhonnêteté cher Lars? Reste toutefois que l’on ne discutera pas sa cohérence. Le réalisateur de Epidemic pourrait bien avoir atteint ici le stade terminal de sa quête de toujours: l’autopsie du mal. Car, quand il raconte le mal, Lars ne triche pas, lui que sa mère a placé dans un asile psychiatrique à l’âge de 12 ans, qui a vu des adultes lui raconter des histoires d’épouvante en s’enfonçant les doigts dans les yeux et qui, depuis toujours, utilise le cinéma pour exorciser ses phobies, développant un univers sophistiqué, plein de putréfaction, de bas-fonds humides, de visions apocalyptiques, d’épidémies. C’est l’aboutissement d’une quête consistant à éteindre le soleil. Mais après la fugue psychogène de Antichrist, la fin du monde de Melancholia, l’amour-mort de Nymphomaniac et le serial-killer de The House That Jack Built, que reste-t-il de bon? Quelle direction prendre? Et après le chaos, post tenebras lux?

5. CLIMAX de Gaspar Noé
L’action se déroule au mitan des années 90, dans un pensionnat désaffecté situé au cœur d’une forêt et une vingtaine de danseurs urbains, réunis pour un stage de trois jours, vont confusément passer le temps d’une nuit du paradis à l’enfer après avoir abusé d’une toxique sangria. Présenté comme un film français fier d’être français, Climax, d’ores et déjà baptisé par chez nous Santa Sangria, reprend les motifs connus des précédents Noé (prendre la température d’une certaine France des années 90 comme dans Seul contre tous, commencer par la fin comme dans Irréversible…) et pousse les curseurs de l’outrance à fond. Jouant avec le based on a true story à la manière d’un Deodato, Noé donne à voir en préambule une vidéo des danseurs pendant une audition où ils se disent unanimement open à toutes les expériences – parmi eux, figure une certaine Psyché. Autour de la télé, sont rangées des VHS des films cultes du cinéaste comme Possession de Andrzej Zulawski ou Salo ou les 120 journées de Sodome de Pier Paolo Pasolini. Au gré d’une bande-son démoniaque (le French Kiss de Lil Louis, le From here to eternity de Giorgio Moroder, le Rollin & Scratching des Daft Punk…), Gaspar passe par la suite en revue ses classiques (visibles via les VHS rangés autour de la télé) et exploite un lieu unique pour raconter tout un pays (le drapeau tricolore affiché au-dessus de la piste de danse), soit la France, et très précisément la jeunesse française, qui jouit de la liesse collective (celle qu’on surnommait la France black-blanc-beur lors de la coupe du monde 98) et qui découvre bras tombants la haine ordinaire de l’autre (la France qui a foutu Le Pen au second tour, l’année justement où sortait Irréversible) et qui succombe. Il y a donc deux films, deux salles-deux ambiances, deux états émotionnels dans Climax. L’un est euphorisant, élévateur, grisant; le second est cauchemardesque, avilissant, effrayant. De l’utopie d’une orgie collective où tous les corps se confondent, bougent de concert, naît un autre film, monstrueux, amorcé par un générique surgissant à mi-parcours du film, s’inscrivant comme le pendant cauchemardesque de tout ce qui a précédé (Vivre est une impossibilité collective; Mourir est une expérience formidable, scandent deux panneaux très Le Temps détruit tout). Assurant que la menace ne vient pas du dehors mais du dedans (la destruction de l’homme par l’homme), Climax reste confiné à une expérience, un bad-trip à vivre absolument dans une salle de cinéma et donnant l’impression de mettre des doigts dans une prise. Un exercice hypnotique d’expérimentations formelles, avant de plonger dans le grand bain de l’inconnu encore plus angoissant de son ambitieux prochain long métrage, Molly in the darkness, son thriller sur le dark-net.

6. UNDER THE SILVER LAKE de David Robert Mitchell
Imaginez un Vertigo qu’on aurait trempé dans une sauce 90210: East Side Los Angeles, Sam parcourt les villas à la recherche de sa charmante voisine Riley Keough, sirène à la silhouette tout droit sortie des Anges 12, disparue sans laisser de traces. Au cours de son enquête, Sam accumule les déconvenues et comprend, longtemps après le spectateur, qu’il est victime de la pire des machinations: celle de n’y rien comprendre (on ne passe pas de voyeur à détective néo-noir sans en sortir indemne). Ce garçon de 33 ans à côté de la plaque, à qui il reste 5 jours pour payer son loyer et ainsi éviter l’expulsion, croise la piste d’un tueur de chiens, de moultes donzelles souvent peu vêtues, et d’un faiseur de tubes pilotant toute l’industrie (notre Andrew va évidemment déchanter quand il apprendra la vérité sur la culture mainstream, un peu comme quand Phoebe de Friends capte avec beaucoup de retard que ses parents lui coupaient la fin tragique des films pour préserver sa naïveté et son enfance). Dans ce remake à peine voilé d’Inherent Vice, Sam observe le vernis cracra qui se cache sous le monde des paillettes, des bulles de champagne et des plastiques mondialisées qu’on retrouve sur les comptes Instagram de tous les privilégiés de la planète. On va pas se mentir: cette intrigue a déjà été vue mille fois, le documentaire sur les dessous de cette fameuse usine à rêves étant un sous-genre depuis… au moins les années 50 (Aldrich, Wilder, Donen, Minnelli…). Mais avions-nous déjà vu une juxtaposition d’hommages aussi réussie, allant piocher dans la demi-douzaine de films les plus importants de l’histoire? Il y a des femmes en topless-terrasse qui fument des joints entourés d’animaux embrumés (Le privé), des jumelles qui permettent d’épier les voisins tout en, c’est la leçon du cinéma moderne, insistant sur notre incapacité à agir sur les choses (Fenêtre sur cour, Body Double), un personnage qui devient pathétique au fur et à mesure de son enquête devient de plus en plus opaque (Lost Highway, En quatrième vitesse), une quête métaphysique qui ne débouche sur pas grand chose (Profondo Rosso). Le tout sur un score Herrmannien des plus inspirés. Même Lars Von Trier, dont on vient à peine de croiser la route hors-compet, est présent (un écureuil en fin de vie rappellera un certain renard antichristique que les amateurs de ce site connaissent bien). Film monstre allant traquer le côté mortifère et répulsif des images d’Épinal, toujours rattrapé par quelque chose d’organique, ce Alice au pays des piscines chlorées s’impose comme le moment fort du festival.

7. SAUVAGE de Camille Vidal-Naquet
Soit l’itinéraire d’un jeune prostitué, la vingtaine, sans toit ni loi, toxico, libre (Félix Maritaud, vu dans 120 battements par minute, de Robin Campillo) et qui donne à voir des choses que l’on ne voit clairement pas ailleurs. De quoi nous rappeler l’audace dont le cinéma français est parfois capable et c’est tant mieux. Car, en France, des films sur ce sujet-là, on n’en ose pas: «Je me suis intéressé à un personnage, plus qu’au milieu de la prostitution masculine. J’ai imaginé un jeune homme qui avance de rencontre en rencontre, sans jamais s’arrêter», explique son réalisateur qui suit le plus souvent son héros caméra à l’épaule et qui a certainement dû lutter comme un malade pour aborder un sujet aussi tabou et imposer un projet aussi gonflé. Fumant du crack, multipliant les partenaires, le protagoniste fait des rencontres qui vont du client voulant assouvir un fantasme, comme celui consistant à littéralement jouer au docteur lors de la séquence inaugurale, au client pervers. Dans cette deuxième catégorie, il y a ce personnage quasi fantasmagorique et flippant du Pianiste qui se balade au volant de sa voiture impeccablement lustrée et que l’on dit SM (un fan illuminé de Zaza/Haneke, sans doute) faisant planer l’ombre de la belle de jour et du Marquis de Sade. Une ellipse terrible et l’on comprendra de quoi il en retourne. Nul besoin de s’y attarder, restons dans un réel quasi documentaire. Le cinéma français s’adapte enfin à la crudité d’un réel, soit celui de 2018 (point commun avec À genoux les gars): au départ, le héros se résume à une bite sur pattes, un corps qu’on palpe, qu’on paye, qu’on désire, qui bouge sur la piste de danse (les stroboscopiques scènes de boite comme autant de battements de cœur) et qui sent (le fantasme a une chair et il a une odeur). Mais c’est aussi, et le héros l’apprendra progressivement, un corps que l’on peut caresser et que l’on peut réparer. Les garçons de joie ont eux aussi le cœur qui bat et le cœur doit se faire une raison. Après une première partie tapageuse, on pourrait craindre que le film rejoignent des rails de «rédemption» dans sa dernière partie et sombre dans le discours moralisateur. En réalité, avec une infinie cohérence et une incroyable douceur, le plan final donne tout son sens au titre du film: «Sauvage» qui nous semblait un peu obscur jusqu’ici. Nous sommes tous des enfants perdus donc des enfants sauvages quand nous devenons des adultes. Le soleil traverse les arbres, l’avenir sera sans doute lumière et non ténèbre, et peut-être amour. Le parcours du jeune mec est très émouvant pour cette raison-là. Belle et forte manière d’accompagner ce personnage-là jusqu’au bout de sa quête d’amour et de ses expériences extrêmes. Beau de voir l’éclosion d’un vrai cinéaste: si Camille Vidal-Naquet continue sur cette voie sans trembler, sans faiblir, sans céder à l’eau tiède tout en donnant par son simple regard de l’amour à un personnage qui en réclame et qui menace de crever de manque – donc tout ce qu’il accomplit magnifiquement dans ce coup d’essai -, alors pas de doute, l’avenir lui appartient.

8. BURNING de Lee Chang-Dong
Le monde reste un mystère. Cette phrase prononcée par un personnage de Burning de Lee Chang-Dong restera. Comme ce film qui nous enflamme depuis sa découverte. Poetry, le dernier long-métrage du sud-coréen Lee Chang-Dong, remonte à 2010. Huit années se sont donc écoulées après son prix du scénario à Cannes. Burning, son thriller psy intimiste dans lequel là-aussi une femme disparait (un jour après le David Robert Mitchell, ça fait bizarre) et laisse les cœurs des hommes démunis se révèle son grand retour sur la Croisette, pour le meilleur. Pour ce cinquième long-métrage (en l’espace de vingt ans), Lee Chang-Dong adapte la nouvelle Les Granges brûléesde Haruki Murakami, publiée dans The New Yorker en 1992. Nous sommes à Seoul, une jeune femme reconnait un jeune homme, ancien voisin qu’elle a connu jadis, qui joue les coursiers et qui aspire à devenir écrivain. Rencontré par la jeune femme lors d’un voyage en Afrique, un jeune Dandy friqué et pervers va contrarier cette douce idylle. Confessant aimer à mettre le feu aux serres abandonnées, il exalte un ennui existentiel vertigineux. Ne pas se fier à l’apparente innocuité du résumé et la possible parenté avec Jules et Jim (l’utilisation de Ascenseur pour l’échafaud de Miles Davis n’est pas anodine): sous couvert de simplicité, Burning est une merveille de complexité. il est bel et bien question de malaise diffus, de jeunesse coréenne, de violence sociale, de rapports de force et de lutte de classes. De plans fixes en plans-séquences, Lee Chang-Dong construit un ensemble infiniment plus riche qu’une simple affaire de triangle amoureux. Burning est un film à combustion lente, d’une rare puissance d’évocation, qui enregistre les moments en creux, qui surprend jusqu’à son dernier plan (un climax où la violence, longtemps contenue, explose enfin), qui s’insinue en vous et qui vous hante longtemps.

9. ASAKO I & II de Ryusuke Hamaguchi
On avait découvert le talent de ce cinéaste via son film-fleuve Senses mais rien ne laissait envisager cette merveille d’humour poli, de mélancolie dévastatrice, de romantisme à tomber par terre. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le I et le II du titre n’appelle pas de suite, ils annoncent l’histoire d’une femme (Asako donc) qui voit double: ayant perdu son premier amour il y a deux ans, qui lui a promis de la retrouver s’ils se perdaient de vue, elle tombe, éberluée, sur lui dans une salle de réunion. Avant de réaliser que ce n’est pas lui mais… son sosie qui possède une personnalité opposée. D’un côté, l’artiste-rêveur avec ses fringues trop cools (qui reste dans les limbes du souvenir); de l’autre, l’homme de bureau avec son imperméable déprimant. Le film fonctionne précisément sur la répétition, provoquant une gamme variée d’émotions allant de l’hallucination à l’onirisme en passant par l’humour, pour s’assurer qu’il ne s’agit pas d’une blague. Lors d’une scène, Asako retourne au musée où elle a rencontré son premier amour avec le sosie… qui ne réagit pas de la même façon au tableau exposé et ne voit pas la même chose que l’autre. Pas sensible aux arts du tout, il tente malgré tout de se rapprocher d’elle, en se rendant au théâtre où la meilleure amie de cette dernière se produit, en la cherchant dans la salle. Un séisme interrompra la représentation; au moment d’évacuer la salle, le sosie tombe sur Asako dans le sens inverse de la foule; un échange de regards comme ça dans le tumulte urbain et l’on sent notre cœur de spectateur battre la chamade. Une deuxième fois après le coup de foudre de dynamite servant d’introduction. Mais pourquoi donc sommes-nous à ce point sensibles aux courbes de cet amour? Parce que tout y est juste dans la manière dont chacun ne s’est finalement jamais remis de son premier amour, comment on peut en rester hanté, prisonnier d’une illusion, d’un fantôme. C’est aussi et surtout un film profond sous le vernis kawaï racontant comment les gens communiquent, partagent, s’aiment. Se voient et regardent. Comme le souligne le plan final. Vous avez conservé votre âme romantique? Croyez-nous, Asako I & II va vous transpercer le cœur. C’est un amour de film qu’on a instantanément envie de revoir en sortant de la salle et qui pourrait facilement devenir votre film culte.

10. ex-aequo MEURS MONSTRE MEURS de Alejandro Fadel
Ce nouveau film du réalisateur de Los Salvajes (2012) fonctionne exactement comme La Région Sauvage de Amat Escalante sorti l’an passé (et dixième de notre top 2017). Une tempête de neige s’abat sur la Cordillère des Andes. Les corps de plusieurs femmes décapitées sont retrouvés près d’un poste frontière isolé. Et les hommes se comportent de façon bien louche comme s’ils cachaient un secret. Alors que la Police Rurale cherche à traquer un tueur en série parmi de nombreux suspects et que l’enquête piétine totalement, tout ce petit monde doit se résoudre à cette évidence horrifiante: ledit serial-killer est en réalité un monstre hantant la montagne. Totalement arty, le film génère beaucoup d’excitation et ce dès sa première séquence gore. Mais soucieux de ne pas céder aux conventions du film de monstre et de privilégier les personnages à l’intrigue, il met un peu trop de temps pour révéler ses réels enjeux (soit un peu trop de fumée dans le brouillard). Le rythme s’en ressent un peu et le film de céder à d’autres conventions, celles du film arty de festival. Pour autant, le mystère et la poésie ne manquent pas (ah cette bave des malheureux en amour), les apparitions dudit monstre bien gluant et cul (joué par l’acteur français Stéphane Rideau – si, si, il faut le voir pour le croire) fonctionnent et l’on salue l’audace de Rouge International (la boîte de prod cofondée par Julie Gayet, à l’origine de Grave de Julia Ducournau).

10. ex-aequo MANDY de Panos Cosmatos
Introduit comme le midnight movie hardcore de la Quinzaine des réalisateurs, Mandy a ses fans comme ses détracteurs et ça, c’est super chaos. Nicolas Cage y joue un bûcheron fou de vengeance après le meurtre de sa compagne, brûlée par une secte d’évangélistes dégénérés à la Charles Manson. Et dixit notre ami journaliste Jacky Goldberg, qui considère Mandy comme le film le plus chaos de cette 71e édition, Nic est non seulement génial mais surtout Mandy est un grand film d’esthète. Soit le film que Bertrand Mandico pourrait faire s’il pouvait caster Nicolas Cage. Soit le film qui tente les trucs les plus fous vus sur la Croisette. Fan du chaos, c’est donc pour toi.

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