Scola, Rohrwacher, Lifshitz, bisseries italiennes: bilan du 45e Cinemed

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Après l’événement Kechiche l’an passé, bilan de notre 2e fois au Festival international du cinéma méditerranéen de Montpellier, où nous avons surtout passé du temps au rayon « douceurs italiennes »…

La famille de Ettore Scola
Il y a des périodes scoliennes qui nous inspirent moins que d’autres. Les années 80, ouvertes par le déjà-un-peu-poussiéreux La Terrasse, font partie de celles-là. On tient pourtant avec La Famille, sorti en pleine agonie du cinéma italien (1987), un authentique chef-d’œuvre, racontant les mémoires d’un octogénaire imbu de lui-même se remémorant avec douceur les grands moments de son existence entamée aux alentours de 1900: son cœur partagé entre deux sœurs, l’irrésistible ascension du fascisme, le fossé générationnel avec les enfants, le tout filmé uniquement à l’intérieur d’une belle demeure napolitaine, à plafond trois fois plus haut que nos studettes parisiennes.
« La chronique vive-amère des gens d’un siècle et du temps dérobé »… Le quatuor formé par Vittorio Gassman, Fanny Ardant, Sandrelli Stefania, Philippe Noiret est d’une parfaite symbiose et plutôt que de nous sortir les violons et les mines déconfites auquel le film-français-de-reconstitution nous a tant habitués, Scola filme cet underworld fait de semi-souvenirs à hauteur d’enfant: on pense très fort aux premiers James Gray et à cette étrange alchimie familiale que le new-yorkais a réussi à toucher pour capter ce qu’est un dîner du dimanche autour des parents, avec du Henry Mancini qui résonne quelque part dans le poste radiophonique… Une merveille qui va définitivement nous faire réévaluer les Scola post seventies!

La Chimera de Alice Rohrwacher
Cinéma italien toujours, avec un film injustement reparti bredouille du dernier festival de Cannes, alors qu’Isabella Rossellini nous avait striké quelques poses bien chaos lors de la montée des marches. Dans l’Italie des années 1980, Arthur est un jeune archéologue britannique qui découvre en Toscane un réseau international illégal d’artéfacts étrusques volés. Au cours de l’histoire, il fait la connaissance d’une ancienne chanteuse d’opéra, d’une trafiquante d’art internationale et d’un pilleur de tombes. Ça, c’est pour le pitch, mais le film emboîte tellement de directions qu’on se moque pas mal de savoir de quoi ça parle: à la fois film de ragazzi vitelloniens, comédie à suspense teinté de néoréalisme, kermesse visuelle se rapprochant par moment de la folk horror des années 70, La Chimera laissera peut-être quelques spectateurs insensibles sur le banc de touche, mais nous a complètement emmenés dans son petit numéro. Un film déroutant qui confirme tout le bien qu’on pense de la cinéaste chouchou de Thierry Frémaux, plutôt inspiré sur ce coup.

Madame Hofmann de Sébastien Lifshitz
«Bienvenue dans ma vie»: cette phrase, Sylvie Hofmann la répète à longueur de journée ou presque. L’héroïne de ce documentaire, houpette à la Tintin sur la tête, est cadre infirmière depuis 40 ans à l’hôpital nord de Marseille. Sa vie, c’est courir. Entre les patients, entre sa mère (malade), son mari (mal portant) et sa fille, elle consacre ses journées aux autres depuis toujours. Mais un jour, notre Sylvie va bien devoir prendre sa retraite, et laisser le paquebot naviguer sans elle: en est-elle seulement capable? Tout fonctionne ou presque dans ce portrait à 1 000 à l’heure conçu par un maître forgeron du documentaire: capter l’urgence et l’incandescence dans un lieu qui refoule la fin de vie (le concept même d’hôpital public n’est-il pas en soi une idée en fin de vie?), évoquer savamment cet infernal trio contemporain que constitue le surmenage/covid/dégradation-des-conditions-de-travail qui déborde de loin le cadre hospitalier, dessiner en creux une histoire ambiguë des corps déterminés (la mère de Sylvie lui a non seulement transmis sa passion du care, mais également une maladie génétique). En résulte un très beau tableau de femme portant le monde sur ses épaules, convoquant le souvenir du joli cinéma social des années 70 qu’on aime, Norma Rae de Martin Ritt en tête (1979). Vous nous en direz des nouvelles.

La dame rouge tua sept fois de Emilio Miraglia
Régalade en règle offerte par Artus (l’éditeur, pas l’humoriste) invité à montrer quelques-uns de ses bijoux de famille sur grand écran, ce qui n’est pas tous les jours puisque l’incroyable postérité (posthume) du giallo passe de nos jours plus par le Blu-Ray et par les téléchargements VHSrip qu’autre chose… En clair, c’est un plaisir qu’on s’offre rarement à plusieurs, dans une salle de cinéma, avec des vrais spectateurs! La dame rouge tua sept fois n’est pas notre giallo préféré, mais il résume plutôt finement ce que fut le genre majestueux du cinéma italien dans les années Pompidou : intrigue autour d’une malédiction familiale, ingénieuse (mais pas trop) + meurtres sanglants plutôt bien envoyés (mais pas trop) + réalisation appliquée (mais pas trop) + saupoudrage érotique discret (mais pas trop!). Et surtout, score élégantissime et célébrissime signé Bruno Nicolai – et non Ennio Morricone comme certains le croient – là encore un attribut très fréquent du filon! Étaient également projetés Cannibal man du fou furieux espagnol Eloy de la Iglesia (1972), et La Femme du lac de Luigi Bazzoni et Franco Rossellini (1965), le chaînon (pas vraiment!) manquant entre Bava et Argento, mâtiné de film noir sous influence antonionienne… Comment dit-on « orgie pour nos mirettes » en italien?

On a profité de la grande braderie ciné de Montpellier pour mettre la main sur les Starfix qu’il nous manquait…

Jeune cinéma de Yves-Marie Mahé
On en avait entendu parler, mais on ne savait même pas que c’était sorti: le documentaire Jeune cinéma revient sur la folle aventure d’un festival oublié qui, deux décénnies durant, n’a pas eu peur de pratiquer ce (douteux) mélange des genres et des influences qu’un site que vous connaissez bien affectionne tant… Ça se passait à Hyères (avec un bref intermède à Toulon), avec des starlettes à chaque extrémité du divan, et on vous en parle ici.

Bonjour Monsieur Comolli de Dominique Cabrera
Quelques mois avant sa mort, Jean-Louis Comolli (réalisateur et rédac-chef des Cahiers à la fin des années 60) et Dominique Cabrera se retrouvent pour quelques libres conversations avec Isabelle Le Corff. On parle du cinéma, de la vie, de l’amour, de la mort et du Chassagne-Montrachet vin blanc aux arômes d’aubépine et à la robe bien marquée… On rit. On sourit. On n’est pas sérieux quand on a quatre-vingts ans… Une façon pudique de dire adieu où le jazzophile atteint d’un cancer s’autorise une petite flûte de champagne – contre l’avis de son médecin – et aligne ces mystérieux aphorismes dont il a le secret (du style «Le café reste un adversaire du fascisme»). Un portrait façon histoire orale autour d’une conception éminemment ludique du cinéma, dans lequel la documentariste-complice n’a pas gardé que les morceaux les plus reluisants de leur relation: il faut voir la férocité avec laquelle, dans ses jours sombres, le critique éconduit salement la Cabrera («Dominique, s’il te plaît: laisse-moi un peu tranquille!!!»). À poser à côté des docus de Michel Ciment pour mesurer à quel point on a définitivement perdu du beau monde ces derniers mois.

Danser sur un volcan de Cyril Aris
Après l’explosion au port de Beyrouth du 4 août 2020, une équipe de tournage fait face à un dilemme: poursuivre tant bien que mal le tournage de leur film – qu’on verra finalement à la Mostra sous le nom de Costa Brava, Lebanon, starring Nadine Labaki – ou l’abandonner face aux multiples crises qui gagnent le pays. Cyril Aris, le monteur du long-métrage, s’empare d’une caméra pour filmer son équipe danser sur un volcan, à savoir affronter une litanie d’obstacles qu’un scénario Netflix n’aurait pas réussi à faire tenir correctement ensemble sans qu’on crie à l’outrancière caricature (attentats donc, mais aussi pandémie de coronavirus, inondations, passeports palestiniens au sein du staff ou encore pannes d’électricité survenant en pleine post-prod…) En résulte un petit traité réussi d’ironie macabre sur comment maintenir une barque au beau milieu du chaos: le film cite à raison Lost in la Mancha et Apocalypse Now et il plus efficace encore que n’importe quel manuel résilient de Cyrulnik…

Notre monde (Bota Jonë) de Luàna Bajrami
Kosovo, 2007. Zoé et Volta, unies depuis l’enfance, quittent leur village reculé pour intégrer l’université de Pristina. À la veille de l’indépendance, entre tensions politiques et sociales, les deux jeunes femmes se confrontent au tumulte d’un pays en quête d’identité dont la jeunesse est laissée pour compte. Candides et pleines de rêves, elles se lient d’amitié avec un groupe de jeunes rebelles, anti-système et déterminés à le faire savoir… Deuxième long-métrage pour Luàna dont La Colline où rugissent les lionnes était passé par la Quinzaine en 2021: si ce nouveau film reprend une trame similaire et fait preuve d’une jolie vitalité, il pêche par un scénario guère original qui peine à captiver pendant 90 minutes (en dépit d’une utilisation de Feel Good Inc qui nous a instantanément replongés dans nos années collège).. Dommage que l’essai très prometteur 50 minutes durant s’estompe quelque peu pour ressembler au tout-venant des récits d’initiation à l’âge adulte. C’est la Gaumont qui, assez curieusement, s’occupe de la distribution. G.R.

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