« Mars Express » de Jérémie Périn: un aller-simple vers un grand film noir dans un somptueux écrin SF

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Après le succès grand-public de sa série d’animation pour adulte Lastman, Jérémie Périn revient avec un long métrage. Dans un écrin SF d’une maîtrise confondante, le réalisateur s’offre surtout un aller-simple vers un grand film noir. Question: comment peut-on avoir dans un même film du Métal Hurlant, du Blade Runner, du Soleil Vert, du Ugo Bienvenu, du Mamoru Oshii, du Asimov, des croisements entre le Dune de David Lynch et de l’organique cronenbergien, bref, tout un pan de l’imaginaire SF, et pourtant ne jamais faire du sci-fi porn, ne jamais rendre le genre invasif, suffisant? Réponse: il faut pour cela avoir la science-fiction dans la peau, ne plus faire du genre un but en soi, mais un support, une chair sur laquelle peut s’imprimer d’autres récits – ceux d’existences brisées, de personnages animés tangibles, d’autres genres aussi, à commencer par le film noir. Débutons peut-être directement par là. Mars Express, qui suit en 2200 l’enquête d’Aline (un prénom qui ouvre tout de suite un univers bien à lui) et de son acolyte Carlos dans une colonie martienne, alors qu’une jeune étudiante en cybernétique est portée disparue, est un foutu bon film noir, peut-être même une des meilleures itérations du genre sorties récemment.

Reprenant l’ensemble des tropes des étalons du genre, des films d’Howard Hawks à ceux de Jacques Tourneur, avec sa détective solitaire et alcoolique, qui croit être dans le contrôle, mais qui s’avère en fait dépassée par son enquête, le film embarque peu à peu le spectateur dans une histoire aux conséquences vertigineuses. Si Mars Express est teinté par certaines idées de Blade Runner 2049, il est pour autant bien supérieur à tout ce que le film de Villeneuve parvenait à être dans le registre noir, frôlant dans l’avancée de son enquête le sentiment d’enchevêtrement complexe et indémêlable de The Big Sleep, qui finit par confronter son personnage principal à une sorte d’enquête infinie. Jérémie Périn mixe cette influence classique à une autre plus contemporaine, celle de la veine du cinéma américain parano des années 70 façon Parallax View d’Alan Pakula. De fait, tout ici est affaire de points de vue, devenus en 2200 plus multiples et insaisissables que jamais. La vérité glisse, et la caméra du réalisateur plonge alors dans le décor en travaillant la profondeur du champ plutôt que sa latéralité (et ce grâce à quelques modèles 3D environnementaux), comme si le film cherchait à avancer ou à prendre du recul, mais ne parvenait jamais à y voir plus net.

Là où le néo-noir peut parfois posséder un caractère poseur, Jérémie Périn fait du genre une exploration organique de la forme même de son film; l’animation, d’un rendu réaliste 2D très beau, mais qui n’en fait jamais trop, tâte les corps, fait cohabiter plusieurs modes de présence au monde – du biologique, du synthétique robotique, du mort-vivant synthétique, du bio-synthétique, du numérique – bouscule les chairs, les caresse, les découpe pour mieux se perdre en fin de compte dans l’énigme des existences futures. Les idées d’incrustations et de mixage sonore, qui font exister sensiblement pour le spectateur les technologies de l’univers de Mars Express (une des plus intéressantes permet à des sortes de réunion Zoom de l’enfer de pouvoir être lancées en permanence), donnent à ressentir un futur mélancolique où les individus flottent d’un état à un autre dans des limbes visibles par eux seuls, et où les rapports sexuels – queer – entre robots peuvent se dérouler dans le silence et l’immobilité la plus totale. La grande enquête du film se trouve juste ici, au creux de ce qui fait que le monde est excitant et effrayant à la fois, et qu’aucun d’entre nous ne sait vraiment où il va.

La présence d’un casting à la fois bien reconnaissable et tout à fait singulier charge les personnages d’un poids très concret, incarnant d’autant le caractère contemporain du film. Léa Drucker possède cette petite intonation qui semble faire vibrer le personnage d’Aline et lui permettre d’exister dans un léger décalage, comme un Marlowe déconstruit façon Robert Altman, pour lequel l’anachronisme des hippies vis-à-vis de sa propre existence aurait été remplacé par celui des voyages interplanétaires et de la robotique toute-puissante. Il faut également faire mention de l’extraordinaire Daniel Njo Lobé, dont l’interprétation de Carlos achève d’en faire le personnage le plus intéressant du film, un sidekick qui devient peu à peu le cœur du récit et de ses enjeux émotionnels. La galerie de personnages rencontrés est globalement toute réussie, et forme comme une grande parade d’individus jouant les uns contre les autres, fragments vivants de notre époque. Car comme toute bonne œuvre politique de SF (mais toute SF n’est-elle pas politique?), Mars Express est bien sûr un film qui parle d’aujourd’hui, de domination, d’intelligence artificielle, d’un capitalisme qui use les corps et les esprits jusqu’à l’implosion. Dans ce cadre, certes glaçant, mais jamais plus que notre époque, le film joue sur les nuances de tonalité avec brio, jusqu’à être parfois franchement drôle (un «mais ces violences, est-ce que vous les condamnez?» est lâché et son exécution est dévastatrice).

Le final, tout à fait surprenant, fait basculer le film vers une sorte d’apocalypse silencieuse, avant de s’ouvrir vers quelque chose d’autre encore. En rappelant la mutation terminale du film noir qu’orchestrait En Quatrième Vitesse de Robert Aldrich, il achève d’en faire un film scrutant le mystère cosmique de notre monde, qu’aucun détective privé ne suffira jamais à résoudre. T.R.

22 novembre 2023 en salle / 1h 25min / Animation, Science Fiction, Action
De Jérémie Périn
Scn Jérémie Périn, Laurent Sarfati
Avec Léa Drucker, Mathieu Amalric, Daniel Njo Lobé

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