« La forêt de l’étrange » (« Over the Garden Wall »): entre macabre et tendresse, la série d’animation culte parfaite pour Halloween

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Forte d’une réputation toujours plus solide des années après sa première diffusion, l’aventure de deux petits garçons à travers une forêt pétrie de folklore horrifique est bel et bien une gourmandise automnale de choix à s’offrir.

Les années passent, les étés s’achèvent (de plus en plus tard, certes), les feuilles tombent et virevoltent, les citrouilles sont exposées aux fenêtres des chaumières, et voilà que, les automnes se répétant, la série animée Over the Garden Wall semble être allumée sur de plus en plus de téléviseurs. Créée par Patrick McHale (alors tout juste âgé de 30 ans, et qui a depuis co-écrit le Pinocchio de Guillermo del Toro) en 2014 pour le compte de la chaîne Cartoon Network, le show aura pourtant duré moins de temps qu’il n’en faut à un feu de cheminée pour se consumer. Annulé dès sa première saison, soit 10 épisodes de 11 minutes seulement plus tard, force est de constater que la série demeure l’une des plus attachantes incursions de ce format dans le fantastique horrifique.

Tout commence comme dans un conte. Plongés dans une forêt abstraite, deux jeunes frères, Wirt et Greg, viennent tout juste de perdre leur chemin. Qu’importe où leur maison se situe vraiment (la série est pendant longtemps très vague sur le cadre spatial et temporel du récit), ils veulent rentrer au plus vite et retrouver un bout de civilisation réconfortante, alors qu’il apparaît de plus en plus clair que les lieux qu’ils traversent abritent bien des individus et entités inquiétants. Lieu métaphysique de questionnements – le plus âgé des frères, Wirt, et une sorte de personnage jarmuschien, poète maudit et clarinettiste, peureux et mélancolique –, la forêt devient le cadre d’une exploration de pans entiers du folklore fantastique américain: secte de jack-o’-lantern, inquiétants spectres puritains, fantômes sylvestres, auberges hantées, dindons géants et communautés de grenouilles musiciennes, tous sont au rendez-vous dans une réjouissante marmite mélangeant influences classiques et contemporaines.

L’ensemble forme un conte étonnamment cruel sur les enfants (comme certaines histoires de Roald Dahl peuvent l’être), tout à la fois plongés dans une mélancolie d’être profonde et vampirisés par des entités adultes jalousant leur force vitale et leur pouvoir d’imagination. C’est sur ce dernier point que le récit articule ses meilleurs moments ; ainsi de Greg, le plus jeune des frères, qui incarne une forme de résilience juvénile, dans laquelle la bouffonnerie et l’art du pas de côté vis-à-vis de la réalité devient une forme de courage. Au-delà d’apporter une véritable drôlerie au ton de la série, cet état d’esprit permet de se plonger dans les références horrifiques de Over The Garden Wall d’une manière neuve. Ici, le macabre n’annule jamais la tendresse, mais la renforce même. Dans ces bois de l’horreur, chaque acte d’empathie compte et les deux enfants laissent dans leur sillage, au fur et à mesure des rencontres qui marquent chacun des épisodes, une forêt transformée et un peuple de l’imaginaire fantastique apaisé. La série renoue ainsi bien avec l’esprit premier d’Halloween, à savoir celui d’un temps de communion, où la communauté fait corps et puise en elle-même sa force de résilience face à la rude saison à venir.

De l’animation en elle-même, très jolie, on adore les emprunts au style cartoonesque des années 30 façon Max Fleischer. Plusieurs années avant le jeu (puis les séries animées) Cuphead et la résurgence qui en suivit de ce style graphique, les animateurs de Cartoon Network Studios réanimaient en 2014 déjà cet esprit de l’animation oublié et très libre, culminant dans un épisode de songe où l’animation et ses possibilités créatives semblent pour quelques instants prendre le pas sur la linéarité du récit. Soulignons enfin l’admirable travail sonore, d’une qualité rare pour ce genre de production: en plus de bénéficier d’un casting bien senti (Elijah Wood plutôt très bon dans le rôle Writ, Collin Dean hilarant, Christopher Lloyd qui chevrote comme jamais, Melanie Lynskey attachante), la BO de la série est tout bonnement mémorable.

Menée par The Blasting Company, accompagnés de quelques pointures (Chris Isaak notamment), elle est une succession de délicieuses ballades mélancoliques, qui achèvent d’imprimer durablement une atmosphère unique au show, sorte de ritournelle hypnotisante dont on comprend combien il peut être réconfortant d’en entendre encore et encore la mélodie les automnes venus. Car les séries, dans leur fausse proximité quotidienne qu’elles entretiennent avec nous, ont seules ce pouvoir de révéler toute l’étrangeté du monde. Des mensonges, oui, d’autant plus quand elles sont animées, mais des mensonges qui soignent et qui éclairent: comme le conclut une grenouille en frappant des notes au piano, elles sont bien «the loveliest lies of all». T.R.

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