« The Nice House on the Lake », BD chaos: malin croisement entre « Lost » et « The Leftovers », une apocalypse aux allures de deuil à la fois intime et collectif

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Si l’on vous parlait il y a quelques mois de la magnifique aberration industrielle qu’a constitué Doctor Strange: Fall Sunrise chez Marvel, DC Comics prouve que l’écurie concurrente n’est pas en reste, et que les œuvres coup de poing peuvent toujours exister dans un système policé.

Encore plus qu’au cinéma ou à la télévision peut-être, être à l’heure en bande dessinée est une qualité qui se fait d’autant plus apprécier qu’elle est plutôt rare. Le comics The Nice House on the Lake, dont deux tomes ont été publiés au Black Label de DC Comics (un label consacré aux récits plus adultes de la maison édition), fait ainsi figure d’exception salutaire dans le monde plutôt consensuel du comics grand public actuel, en ce sens qu’il saisit très frontalement une humeur contemporaine, et qu’il parvient à la transformer en sujet d’effroi.

Quelque part dans le Wisconsin, dix personnes sont conviées par leur ami mutuel, Walter, à se retrouver le temps d’une semaine dans une maison de rêve, moderne, luxueuse, de celles dont on se demande comment elles ont pu être construites dans un coin de paradis comme celui-ci. Juchée entre un lac à la placidité spéculaire et une forêt si dense qu’elle semble retenir de ses bras les convives, tout semble y avoir été conçu pour que les onze trentenaires passent un moment inoubliable. Mais rapidement, Walter, l’hôte et ami de tous, se révèle être un autre. Alors que le monde extérieur connaît un événement dramatique soudain, il pourrait bien, avec cette maison, leur avoir offert un havre éternel. Les habitants vont devoir s’organiser pour comprendre dans quelle situation Walter vient de les plonger.

Le lecteur, tout échauffé par la présence de cette nouvelle série originale au sein du Black Label de DC (dans lequel le très controversé Batman Damned avait été publié il y a quelques années) et par les quelques flashforward guerriers éparpillés en début de chaque numéro, s’attend en se plongeant dans ce The Nice House on the Lake à se retrouver face à un récit musclé et sanglant, quelque part entre un survival et le Ils étaient dix d’Agatha Christie. Pourtant, tout le génie de ces deux premiers tomes tient d’abord à l’évitement de cette trame attendue et à l’élaboration minutieuse d’une autre, celle d’amitiés dissoutes à la fois par la frénésie du contemporain et par l’individualisation de ce qui était autrefois un groupe. Cette impossibilité à faire corps commun se retrouve dans la construction même de la série, dans laquelle chaque court numéro est dédié à un des personnages. Présentés comme esseulés dans des segments futurs dont on ne connaît pour l’instant pas la teneur, c’est ensuite leur relation propre avec Walter qui est, entre deux retours au cœur des intrigues de la maisonnée, examiné. Ces passages, admirablement bien écrits, donnent à l’ensemble toute son ampleur et ne font que renforcer la puissance de l’intrigue principale, et l’envie irrépressible de tourner les pages. Prisonniers d’une cage dorée, forcés de reconsidérer leur relation amicale passée et incapables de former un collectif face à une situation qui le requiert plus que jamais, ces jeunes adultes réalisent peu à peu les étrangers qu’ils sont devenus les uns pour les autres.

Lentement, en retenant les effusions de sang et en préférant plonger dans une forme de généalogie des relations sociales contemporaines, James Tynion IV (talentueux auteur de 35 ans seulement, avec déjà un succès comme Something Is Killing the Children à son actif) capte une forme d’effroi moderne, dans lequel les réseaux sociaux, le Covid-19, et les menaces écologiques provoquent une crise profonde de l’identité, et de la manière de se penser en tant que groupe. La présence de plusieurs personnages queer n’apparaît alors, même au sein de la grosse machine DC, aucunement opportuniste. Elle est au contraire travaillée comme le reste des transformations silencieuses que connaissent chacun des personnages entre leur jeunesse et leur âge adulte, et qui leur procurent une forme d’étrangeté mutuelle une fois réunis. Une étrangeté qui se ressent aussi dans le dessin de l’artiste espagnol Álvaro Martínez Bueno, alliant un grand réaliste avec une forme d’expressionnisme coloré et vaporeux ajoutant beaucoup au mystère. L’intégration graphique des conversations électroniques passées des personnages à même les pages, apportant un éclairage sur leurs relations mutuelles, est également remarquable. Ces passages, qui se lisent comme les archives d’un monde disparu, témoignent d’une ère numérique où les échanges quotidiens équivalent à des pactes éternels et aveugles de confiance et d’amour.

L’œuvre, très rigoureuse tout au long des deux premiers tomes déjà parus, rappelle bien sûr celle d’un certain Damon Lindelof. Malin croisement entre Lost et The Leftovers, cette apocalypse-là n’a rien de spectaculaire; elle travaille plutôt le lecteur en se présentant comme un deuil, à la fois intime et collectif, jusqu’à tout contaminer. The Nice House on the Lake est le récit d’amitiés perdues dont le lecteur se fait la mémoire, marqué pour longtemps par leurs traces disparues, tout au fond des eaux d’un lac du Wisconsin. T.R.

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