Silip est le résultat d’un étrange concours de circonstances. Alors que le dictateur philippin Ferdinand Marcos avait installé un régime ultra-autoritaire dans les années 80, sa femme Imelda avait des ambitions culturelles, et pour financer un projet de centre cinématographique, elle s’est arrangée pour alléger la censure sur les films sexuellement explicites, sachant que le public viendrait nombreux. Le prix des places était surtaxé, et le bénéfice réalisé permettait de lever des fonds. Le réalisateur Elwood Perez a profité de cette liberté pour réaliser une sorte de fable morale stupéfiante, qui va bien au-delà de l’exploitation du sexe et de la violence, et propose une vision sans concession de l’humanité.
L’action a lieu sur une petite île dont les habitants exploitent la terre et la mer. Le personnage principal est Tonya, une belle femme célibataire qui récolte le sel, et donne des leçons de morale aux enfants en l’absence du prêtre parti se faire soigner. Mais son idéal de vertu révèle un gros problème: à 22 ans, Tonya est toujours vierge, mais sa libido la travaille de plus en plus. Sans l’admettre, elle est attirée (comme beaucoup d’autres femmes du village) par Simon, le boucher, qui représente le mâle dominant. L’arrivée de la sœur de Tonya, qui vit habituellement à la ville, accentue encore le contraste : autant Tonya est frustrée et bigote, autant Selda vit une sexualité épanouie. Le déséquilibre qui frappe Tonya contamine tout le village, alimentant les jalousies, les rancunes et les conflits larvés, qui vont finir par exploser dans des proportions monstrueuses. Le film montre à la fois l’influence de la religion sur les esprits faibles, et ce qui arrive lorsque l’autorité religieuse relâche la pression, libérant les instincts les plus bestiaux des uns et des autres, hommes et femmes, adultes et enfants.
Ce qui stupéfie le plus dans le film, c’est de voir jusqu’où un cinéaste peut aller lorsqu’il est libéré de toute contrainte. C’est particulièrement frappant aujourd’hui, où la censure ne se manifeste plus comme une entité qui déclare officiellement ce qui est interdit, mais comme une force composée de multiples groupes de vigilance qui exercent une pression insidieuse sur les créateurs, obligés de faire preuve de beaucoup de clairvoyance pour ne pas s’autocensurer. Autrement dit, un film comme Silip ne pourrait pas exister aujourd’hui. G.D.
Le programme 3 du vendredi 15 septembre à 19h30 où aura lieu la SOIRÉE CHAOS et lors de laquelle vous pourrez voir Silip de Elwood Perez, Quitter le jour de Anatole Levilain-Clément, Monde de Gloire de Roy Andersson, Kitchen Sink de Alison Maclean, Bien sous tous rapports de Marina de Van, Sick de Kirby Dick (par ici pour prendre votre place).
