[AFTERSCHOOL] Antonio Campos, 2008

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Nouveau venu dans un prestigieux pensionnat de la Côte Est, un jeune homme (Ezra Miller) passe son temps libre à surfer sur Internet, à la recherche d’images violentes ou pornos. Intégrant l’atelier audiovisuel, il filme par hasard la mort tragique par overdose de deux étudiantes… À bien regarder, Afterschool n’était vraiment pas un film aimable; ce qui explique sans doute pourquoi certains, à sa sortie en 2008, se sont contentés de reprocher au cinéaste Antonio Campos des emprunts formels et/ou narratifs trop voyants (le Gus Van Sant de Elephant, le Antonioni de Blow Up, le Michael Haneke de Benny’s Video). Or, le film continue de revenir vers nous, depuis sa sortie, de façon discrète et obsédante, des années après, pour mieux se déployer pour ce qu’il est réellement: et si, au lieu de se rattacher à une tradition de film du passé, Afterschool regardait en réalité vers un futur d’écrans (donc notre présent)?

En partant du principe qu’il s’agit d’un documentaire sur l’adolescence, on peut y trouver une réflexion – pas nouvelle, mais fascinante – du lien entre le réel (l’ado passivement planté devant son ordinateur, la litanie scolaire des jours qui se suivent) et le virtuel (les fantasmes induits par le médium de tous les possibles). Mais on peut également le considérer sous un autre angle, comme on gratterait le vernis des apparences d’un ado tête à claques, cachant en lui des trésors de complexité. À savoir comme un pur film fantastique qui raconte comment la mort soudaine de deux sœurs jumelles bouleverse un univers ultra-régi, bourgeois, hermétique à la violence du bas monde, le secoue, le met à sac, déboulonne ce qui semble aussi indéboulonnable qu’une institution. Sa force finalement, c’est moins de proposer le portrait d’un ado fâché avec l’existence trouvant dans la violence un exutoire à son mal-être que de raconter quelque chose de plus flou et fluctant: le deuil collectif d’étudiants dont la culpabilité fait revenir des fantômes de mauvaise conscience.

Aussi, s’il fallait lui trouver une vraie descendance, Afterschool ressemble surtout à une actualisation de Pique-nique de Hanging Rock réalisée par Michael Haneke (sans le discours réflexif, mais avec la même aridité) où la disparition de deux anges de Botticelli fait tout exploser, dans les conventions et dans les têtes. Ici, il y a Robert (Ezra Miller), adolescent gobé par les images qu’il regarde quotidiennement sur son ordinateur pour mieux oublier une existence à périr d’ennui dans cette école prestigieuse, loin de toute tutelle parentale. Il doit se coltiner un colocataire glandeur avec lequel il ne s’entend pas et fréquente de plus en plus une autre adolescente, elle aussi gobée – mais par l’ennui – qui dissimule son anxiété sous un regard de zombie blafard. En assistant avec sa caméra à la mort des deux filles les plus populaires du bahut, le jeune Robert expérimente parallèlement et pour de vrai, pas à travers un écran, les notions de sexualité et de mort qu’il ne connaissait alors que par procuration, via Internet.

Antonio Campos, dont c’est le premier long métrage, raconte la pression anonyme des éléments, la névrose des gestes quotidiens, la violence sensible de la durée. Il juge moins les situations – sans doute pour les avoir connues – qu’il suggère des pistes: la démission des parents à travers une conversation téléphonique où la mère refuse d’entendre la détresse de son fils; ou encore la puissance des images issues d’Internet, assimilées à une forme d’addiction réclamant toujours plus d’intensité à chaque connexion. Au début, le déroulement impassible de séquences tirées d’Internet où un adolescent est confronté à des images pornographiques, des gags débiles, de bastons filmées au portable ou la pendaison de Saddam Hussein rappellent à quel point le cinéaste connaît le magma mental que ces images peuvent provoquer dans le long fil monotone de la vie de tous les jours. *

Robert, l’adolescent qu’il a choisi, jamais aimable, jamais cool, montre une certaine imperméabilité au récit, à la narration linéaire et évolue dans sa bulle en mélangeant les pinceaux virtuels. Le passage à l’acte sexuel, attendu et d’autant plus intense qu’il s’agit d’une première fois, a la qualité éthérée et magique du véritable fantasme verdoyant – la nature semblant les protéger du regard des autres. Dans les autres scènes, Campos installe sa caméra à distance, se rapproche très peu des visages, laisse le brouhaha des conversations l’emporter et enregistre les frictions de son héros. Le chef opérateur a fait des prodiges pour exalter visuellement la splendeur vénéneuse de la dégradation morale. Idéalement, le jeu sur les focales permet d’accentuer la déconnexion avec la réalité (celle du héros, mais également des enfants voués à l’abandon par leurs parents et qui n’entretiennent pas de rapports avec l’extérieur) et l’univers de fantômes (incapacité à distinguer les vivants des morts). En réalité, c’est le lieu (une école huppée de plus en plus répressive – toute une communauté paye pour deux jumelles) qui conditionne les motivations des uns et des autres.

Lorsqu’il présente son travail d’afterschool, en forme d’hommage aux jumelles disparues, Robert ne retient que des interventions brouillonnes (en fait, les moins racoleuses). À l’image d’une vidéo prise sur le vif et absolument pas montée. Il ne fait que montrer l’envers du décor, ce qu’il est interdit de montrer. Pour que ce soit plus tolérable, son professeur lui demande de rectifier le tir et veut que l’on ajoute de la musique pour conférer une dimension émotionnelle. Qu’il ne connaît plus.

1 octobre 2008 en salle / 1h 46min / Drame
De Antonio Campos
Scn Antonio Campos
Avec Ezra Miller, Jeremy Allen White, Emory Cohen

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