Après le tumulte cannois, le réconfort rochelais: retour sur une 51e édition aux petits oignons, marquée notamment par des hommages à Sacha Guitry, Pierre Richard, Bette Davis et à un Lars von Trier dans son intégralité.
Voir des salles pleines à craquer pour découvrir des films inconnus de Vincent Sherman ou d’Alfred E. Green ne peut que donner du baume au cœur! Pendant 10 jours, distributeurs, réalisateurs et exploitants de tout le pays se sont retrouvés pour ce grand raout cinéphilique qui met au même niveau avant-premières tant-t-attendues et curiosités du patrimoine qui sortiront dans le courant de l’année. Le tout dans un espace-temps ensoleillé et à la fraîche, annonciateur des grandes vacances et des doigts de pied en éventail…

L’événement qu’il ne fallait surtout pas manquer et qui nous a fait décaler notre billet retour consistait en un double programme fait d’un court-métrage – le mystérieux Saintonge Giratoire de Quentin Papapietro, qui s’offre au passage une sortie au Reflet Médicis – et la redécouverte olé olé d’un des films les plus connus de Luc Moullet, le bien nommé mais pas assez vu Anatomie d’un rapport (1975). Le premier est un arpentage documentaire partant à la rencontre des étonnantes statues qui peuplent les ronds-points de la Saintonge natale du jeune réalisateur, à quelques encablures du festival donc, en Charente-Maritime. Avec pour fil rouge un procédé pataphysique qui rappelle – ceci n’est donc pas un hasard de programmation – l’esprit de Luc Moullet (qui joue l’un des narrateurs du court aux côtés d’Eugène Green). C’est-à-dire: appliquer un ton docte et une rigueur hautement scientifique à un sujet d’apparence superflu qui n’intéresse pour ainsi dire pas grand-monde (qui a déjà pris la peine de regarder attentivement un rond-point, élément du décor qu’on balaie d’ordinaire aussi rapidement que le McDo autoroutier du coin, tout désireux qu’on est d’arriver rapidement à destination avant les bouchons estivaux?) Tourné en 16, Saintonge Giratoire est comme on pouvait s’y attendre une petite merveille d’humour « faustrollien » qui nous permet de saluer ici ces bienfaiteurs de l’humanité que sont Hippocampe Productions.
Anatomie d’un rapport (1975) est lui aussi à ranger dans la catégorie des docu-fictions qui mériterait la création d’une nouvelle étiquette IMDB: dans l’appartement étriqué de Moullet, la caméra s’enquiert de l’histoire d’un couple où Lui travaille dans le cinéma, Elle (Marie-Christine Questerbert) dans l’enseignement, avec pour seul point de ralliement le fait qu’elle et lui s’ennuient à mourir. En relation depuis trois ans, ils ont une vie sexuelle, des « rapports », mais un beau jour, elle n’en veut plus : sans qu’il ne s’en soit jamais rendu compte, elle n’a jamais éprouvé de plaisir avec et pour lui. Il se rebiffe (le «Ah! ça fait du bien, hein!?» asséné par Luc alors qu’il grimpe nerveusement sur sa partenaire dans une scène anti-glamour au possible est peut-être la phrase la plus goujate de toute l’histoire du cinématographe!) et ensemble, ils cherchent à améliorer leurs techniques… Co-réalisé avec celle qui est encore à ce jour la compagne du cinéaste, Antonietta Pizzorno – qui n’a cessé de dérober agressivement le micro au vieux Luc pendant le débat d’après-séance – Anatomie d’un rapport dresse un bilan bien tempéré de la révolution sexuelle : il devient en effet impossible de séparer cet essai autofiction de La Maman et la Putain, réalisé deux ans plus tôt, film d’autopsie conjugale tourné lui aussi tourné dans un noir et blanc qui sonne la fin de la récré des années Flower Power… En pleine déferlante du cinéma porno, Anatomie d’un rapport anti-spectularise ses scènes d’ébats mais rend emphatique une dégustation de radis matinale! La Traverse vous permettra de bientôt retrouver cet évident chef-d’œuvre sur grand écran ainsi qu’une dizaine de films de ce petit maître de la Nouvelle Vague, dont il est par ailleurs l’ultime survivant aux côtés d’Alain Cavalier, si tant est que vous considériez que ce dernier fait lui aussi partie du club…

L’anatomie est aussi le cœur d’une Palme d’or dont on a déjà beaucoup parlé et que nous nous sommes laissés aller à savourer une seconde fois (dans une Coursive pleine à craquer, ayant dû refuser plus de 300 locaux venus voir de leurs deux yeux le couple fraîchement palmé, visiblement bien remis de l’attentat à l’enveloppe commis par Jane Fonda en mai dernier). Fondé sur un principe d’incertitude aussi bien juridique que morale, Anatomie d’une chute se laisse magnifiquement revoir: le regard du spectateur peut varier entre les différentes visions et se laisser séduire par différents protocoles argumentaires, entraînant ainsi ce dernier de l’autre côté de la salle d’audience alors qu’il avait solidement planté sa tante en face. Ainsi, un élément de la plaidoirie de Swann Arlaud (autour du caractère véridique des phrases qu’on confie à son psychanalyste) qui manquait de nous convaincre dans la V1 devient un sommet d’évidence dans la V2! N’est-ce pas là la preuve que le film touche quelque chose de juste, et qu’il faut encourager les spectateurs en slip de bains du mois d’août à aller découvrir ça en salles avant la rentrée? Au passage, Queen Justine a mentionné L’Étrangleur de Boston de Richard Fleischer (1968) et le Warrendale d’Allan King (1967) parmi ses influences, deux références évidemment validées – et tamponnées – par votre aimable rédaction.
Dans un style bien différent, la rétro consacrée à Bette Davis aka la garce (aka la vipère!) n’a pas accouché que de chefs-d’œuvre, loin s’en faut: aux côtés des statues du commandeur que sont All about Eve (1950) ou Baby Jane (1962) orbitent aussi des films beaucoup plus incertains (mais passionnants à disséquer). C’est le cas du bancal L’Impossible Amour de Vincent Sherman (1943), sorti à un moment où Hollywood se met à pomper platement des pièces de théâtre impossibles à circonscrire à un genre – sont-ce des comédies? des drames de chambre? des mélos? – et où la Bette Davis mange tout cru le reste d’un casting peu passionnant, emmené par une Miriam Hopkins qui en fait des caisses d’exubérance et d’hystérie (oui, c’est comme ça qu’on devait en parler à l’époque). Le film, quasi-intégralement tourné en intérieur dans des appartements sans réel relief, est une sorte de préfiguration du soap opéra télévisuel qui colonisera la planète peu de temps après: les personnages n’y parlent que de leurs tourments amoureux et de leur réussite professionnelle, le tout sur fond de rivalités intestines et de non-dits psychanalytiques supposément là pour épicer un peu la chose… Pas vraiment notre came mais la Bette Davis s’offre, même dans ce genre de produit un peu fadasse, le luxe de séduire un homme de 10 ans son cadet, preuve que la dame s’est aussi construit son autoritaire carrière dans ces plats interstices!
Jalousie et troubles freudiens sont aussi au cœur de plus connu et du plus inspiré Une femme cherche son destin (Now voyager) d’Irving Rapper, sorti en 1942, devenu entre temps une sorte de film iconique pour tous les freaks du monde puisqu’on y voit Betty le vilain petit canard (« Je suis la grosse dame aux sourcils épais ») se transformer en une dame du monde courtisée de toute part. Sans être d’une originalité folle, le film va par moment astucieusement chercher du côté du slapstick, notamment pour une scène pré-série Z qui nous a littéralement collés à notre siège: lors d’une escapade en taxi à Copacabana, le chauffeur Giuseppe, brésilien de son état (première alerte bizarrerie au vu son prénom) nous propose un étonnant globbish fait de sicilien, d’espagnol, de portugais, mais aussi de toute langue s’apparentant de près ou de loin au latin, pour un grand moment confusionniste (et un peu raciste aussi) dont seul Hollywood en a alors le secret! Le film est aussi l’occasion de voir à l’écran Paul Henreid, qui dirigera plus tard Betty dans le décadent Dead Ringer (1964), film camp tourné dans le droit fil de Baby Jane, au moment où la star devient le visage de la hagsploitation, ces films d’horreur domestique qui donnent la part belle (ou pas) aux femmes d’un certain âge. Soit le moment « vieille prune » de Bette Davis dont Murielle Joudet, Anne-Capucine Blot et Gérard Lefort ont fort bien parlé dans une jolie table ronde consacrée à l’actrice, qui était, dans la mesure où elle décidait en définitive d’absolument tout sur le plateau, aussi une réalisatrice à part entière…
Côté rétrospective toujours, c’est une perle de Sacha Guitry qui a attiré notre attention, qu‘on mettra désormais au même niveau que Le Roman d’un tricheur ou que La Poison: dans Donne-moi tes yeux (1943), un illustre sculpteur, joué par Guitry lui-même, vient tout juste d’épouser sa jeune modèle dont il est fou amoureux (Geneviève, épouse du cinéaste à la ville). Mais il se montre étrangement distant avec elle, n’hésitant pas à troquer rapidement son statut de lover pour celui de mufle. Elle comprend vite que s’il cherche à l’éloigner, c’est pour lui dissimuler qu’il est en train de perdre la vue: ce n’est évidemment pas un détail puisque Guitry, dont le comportement était pour le moins considéré comme léger pendant l’Occupation, cherche peut-être ici à témoigner de son propre aveuglement… Noirceur, amertume, torpeur mélancolique pas vraiment caractéristique de l’ensemble de son œuvre (auquel on ajoutera cette merveilleuse scène de déambulation nocturne par temps de couvre-feu, alors que lampadaires sont éteints): on tient là un film mésestimé qui mérite pourtant le coup d’œil, et encore plus quand il est décrypté par la faconde du camarade Noël Herpe!
Autres découvertes patrimoine-chaos de ce festival: le Vie Privée de Louis Malle, Bardot movie resté dans les tiroirs 30 années durant, et le Perrault 70 – décrypté par votre guest Pascal-Alex Vincent – avec un tout jeune Pierre Richard, à qui on a eu la chance de montrer des images (grâce à l’aide de son copain Jérémie Imbert, qu’on remercie chaleureusement, ci-dessous avec Pierre sur la photo!): le grand blond de 88 ans n’en avait tout simplement pas la moindre souvenance!

Côté nouveautés, on a vu le réussi On dirait la planète Mars de Stéphane Lafleur dont on vous parle ici, mais aussi le portrait que Dominique Cabrera vient de consacrer à l’ancien rédac-chef des Cahiers (Bonjour Monsieur Comolli): une façon pudique de dire adieu où le jazzophile atteint d’un cancer s’autorise une petite flûte de champagne (contre l’avis de son médecin) et aligne quelques mystérieux aphorismes dont il a le secret (du style: « Le café reste un adversaire du fascisme »). Un portrait en mode histoire orale autour d’une conception éminemment ludique du cinéma, dans lequel la documentariste-complice n’a pas gardé que les morceaux les plus reluisants de leur relation: il faut voir la férocité avec laquelle, dans ses jours sombres, le critique éconduit la Cabrera (« Dominique, s’il te plaît: laisse-moi un peu tranquille!!! »)
Sinon, on aime toujours autant Le Ravissement d’Iris Kaltenbäck, premier long-métrage tout en grâce qui nous avait arraché des larmes à la dernière Semaine de la Critique. Ou l’histoire d’une sage-femme plutôt effacée jouée par Hafsia Herzi, qui s’emmure dans une spirale de mensonges (pas anodins) pour renouer avec un chauffeur de bus d’origine serbe (Alexis Manenti), rencontré lors d’une brève errance nocturne. Le tout dans un Paris gris et peu hospitalier – qu’on a rarement vu aussi traduit au cinéma – et avec une petite demi-douzaine d’acteurs tous merveilleusement dirigés (big-up aussi pour Nina Meurisse). On vous invite à vous renseigner le moins possible sur le film avant de le découvrir en salles (risquant d’ôter beaucoup de charme à la chose et de nous faire passer pour des laudateurs excessifs, tout spoil pré-projection sera évidemment sanctionné d’une lapidation en place publique).
Quelques mots aussi sur Le Syndrome des amours passées, film de clôture lui aussi passé par la case Semaine cette année, soit le deuxième long d’Ann Sirot et Raphaël Balboni (Une vie démente). Pour guérir d’un syndrome qui les empêche de donner naissance à l’enfant tant attendu, Rémy et Sandra (Lucie Debay et Lazare Gousseau) doivent retrouver – et recoucher – avec tous leurs ex! Un pitch fort appétissant qui réussit à maintenir un certain charme pendant une heure avant de quelque peu tourner à vide, la faute peut-être à un scénario qui fait le choix de curieusement privilégier Rémy à Sandra et qui déséquilibre quelque peu cette romcom en trompe-l’oeil (tout de même assez rafraîchissante, hein!) On trouve le Monia Chokri, également montré et chroniqué ici, plus réussi (c’est juste histoire de le placer car les deux films n’ont pas grand rapport).
On laisse le mot de la fin à Pierre Richard, qui malgré des douleurs à la jambe, a striké une petite pause chaos rien que pour les fidèles lecteurs de passage à sa masterclass:

Allez, à l’année prochaine et un gros merci à Dany et Aliénor pour l’accueil dispensé! G.R.
