Religion, intelligence artificielle: avec « Mrs. Davis », Damon Lindelof dynamite le chaos

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Le co-créateur de Lost se penche sur la question de l’IA avec une nouvelle série Mrs. Davis disponible sur la plateforme de streaming Peacock. Le Chaos a vu les premiers épisodes.

Cet article contient des révélations et indices sur les quatre premiers épisodes de la
série.

Après ceux qui se perdent dans Lost, ceux qui restent dans The Leftovers et ceux qui reviennent dans Watchmen, Damon Lindelof va faire pivoter le destin de ses personnages vers une quête et un but dicté par une certaine Mrs. Davis, l’intelligence artificielle (ou déesse artificielle) qui entend tout, sait tout, et qui donne le nom à sa nouvelle série, coproduite avec Tara Hernandez (The Big Bang Theory). Guidés par elle, la sœur Simone et le chef résistant Wiley se lancent dans une quête on ne peut plus folklorique: la conquête du Saint Graal, la coupe du Christ, afin de le détruire – en échange de quoi, Mrs. Davis, sur demande de Simone, se débranchera. Dans ce programme simple et toujours emprunt d’une part de mythologie, voire de fiction, mêlant le vrai du faux chez Lindelof (le Saint Graal est une légende, donc existe-t-il vraiment?), Mrs. Davis entreprend aussi le genre de la comédie à base de scènes what-the-fuckesque et d’un scénario aux nombreux rebondissements qui confère une énergie nouvelle à l’œuvre lindelovienne.

Palettes de confitures de fraises qui explosent, trappe au Vatican, sneakers qui marchent sur l’eau, une Excalibur grandeur nature… Les trajectoires empruntées par les personnages dans leurs aventures sont bien issues d’une comédie, voire d’une parodie. Une première pour Lindelof, auteur qui sait faire le marrant, mais pas de manière aussi fréquente. Que Wiley laisse sa main sur une Excalibur géante pendant plus de 24h ou que Simone se fasse harponner par une mère magicienne prête à tout pour garder ses secrets, ça ne représente qu’un petit quart de ce que la série produit en ce sens. D’autres scènes d’actions et personnages venus tout droit d’un cirque supplantent la comédie dans une énergie folle, presque hallucinante (décapitation sanglante comme tour de magie, course-poursuite dans le désert, un résistant en guise d’Action Man ou un cheval orné d’explosifs).

Il est difficile de lister tous les éléments qui peuvent rendre fou dans Mrs. Davis, sans compter les théories qui peuvent se déverser à la lecture de ses images. Car au cœur de ce déferlement 100% chaos s’ensuit tout de même une forme de fascination: les personnages, encore une fois dans le programme propre à Lindelof, ne cesse de se poser la question de ce qui est se passe et du sens de tout ce bordel. Témoin de cette forme d’hypnose générale greffant spectateurs et personnages: la révélation, dans l’épisode 4, de la nature de la toute première scène de la série. D’abord vendue comme un flashback d’un événement réel du temps du Moyen-Âge, on comprend que ce n’était qu’une publicité de sneakers (!) permettant à une membre des Templiers, l’ordre religieux du Moyen-Âge, d’échapper aux arrestations et exécutions en marchant sur l’eau avec ces mêmes sneakers.

La révélation, accompagnée d’un «what the fu–» en guise de cliffhanger assez jouissif, montre ô combien Lindelof cherche à faire exploser les repères scénaristiques pour exprimer l’équilibre ultra-sensible, mais au potentiel exponentiel des thématiques dont il s’empare: l’intelligence artificielle et la religion. L’IA d’abord, dont les représentations sont pour l’instant peu nombreuses – un earpod et un œil arty clôturant chaque épisode – mais qui se personnalise à tire-larigot: un personnage un peu tiré au sort donne la parole en mode «proxy», devenant un simple intermédiaire entre Mrs Davis et Simone. Si nous savons comment elle s’exprime et existe, qu’elle sait et entend tout, reste à connaître sa véritable identité, question au centre des intentions des séries de Lindelof: n’est-ce qu’une machine comme le sermonne Simone, ou est-elle bien plus que cela, ou peut-être moins? Et à travers cette identité, nous en apprenons davantage sur la nonne Simone, puisque Mrs. Davis est impliqué dans la mort de son père. Fille de magiciens (l’art du vrai et du faux, encore), ex de Wiley mais aussi et surtout: femme de Jésus, ou plutôt Jay (la lettre «J» en anglais…).

Elle est nonne parce qu’elle aime Jésus. Oui, mais Lindelof prend cet engagement au pied de la lettre et va réellement agencer une histoire d’amour et de mariage entre Simone (dont le vrai prénom est Elizabeth) et Jésus: beau-gosse à la peau noire et à la gentillesse presque énervante. Encore mieux: quand Simone prie, un outre-monde sous forme de restaurant s’ouvre à elle pour rejoindre son bien-aimé. On s’était habitué à la religion chez l’auteur de The Leftovers, tout en y brisant les frontières et les représentations – une esquisse retravaillée et décalée de la croyance à Dieu était par exemple visible dans Watchmen avec la relation entre Angela Abar et le Dr. Manhattan. Outre les falafels à l’ananas et les papiers avalés à pleines dents, cette relation n’a pas encore fait son chemin, il faudra entre autres comprendre pourquoi il faut détruire le Graal alors que Simone a une relation avec Jésus. Un lien de cause à effet n’est pas à exclure, même si nous nous attendons à ce que Mrs. Davis et son coup d’avance nous surprennent une fois encore. Et c’est aussi dans cette expectative de la série, par l’embranchement entre thématiques exponentielles et comédie frénétique, que l’émotion suscitée, pas toujours la plus drôle, mais même la plus triste, la rend excitante et en tout point réussie. Q.B.-G.

PS. Moyen-Âge, sneakers, échapper à la mort, une pub… Je pense à cette pub Nike de Jean-Luc Godard, décommandée par la marque, mais qui montre la Mort et sa faucheuse – représentation issue du Moyen-Âge et de la Renaissance – chasser un père et son petit garçon, qui en échappent grâce à de belles sneakers Nike…

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