[LES DIMANCHES DE VILLE-D’AVRAY] Serge Bourguignon, 1962

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Réaliser aujourd’hui un film comme Les dimanches de Ville-d’Avray reviendrait probablement à du suicide artistique pur et simple. Histoire d’un film pas comme les autres.

Pilote de guerre en Indochine, Pierre croit avoir tué une petite fille en bombardant un village. Quelques années plus tard, sur le quai de la gare de Ville-d’Avray où il accompagne son amie Madeleine, il rencontre Françoise, une fillette de 12 ans, abandonnée par sa mère et que son père a placé dans une institution religieuse. Se faisant passer pour lui, Pierre prend l’habitude de la sortir tous les dimanches. Une tendre et pure amitié s’établit entre eux. Mais les braves gens s’inquiètent. 1962: après un prix à Cannes pour son court-métrage Le sourire, Serge Bourguignon rafle l’oscar du meilleur film étranger pour Les dimanches de ville-d’Avray. En France, on se tait, on se divise et on oublie alors que le film est particulièrement apprécié aux États-Unis. La Nouvelle vague emporte tout, rien à foutre du reste. Bourguignon arrêtera alors le cinéma après les années 70. 1965: homme d’action et de poigne, John Guillermin tente une embardée dans le drame psychologique avec Rapture. Échec total, qui signera son retour vers un cinéma musclé (King Kong et autre Tour Infernale). Fin de l’histoire. Trop de mystères, trop d’incompréhension et trop de similitudes entre ses deux films, racontant tous deux dans un noir et blanc somptueux (et en Scope) quasiment la même chose avec la même actrice: l’histoire d’amour impossible entre une toute jeune fille et un homme plus âgé. Doit-on remettre en doute le fondement sulfureux du sujet pour expliquer leur invisibilité? Peut-être. Pourtant de scandale, il n’en eut point. Aujourd’hui, les revoir dans des conditions optimales (même si Rapture, baptisé La fleur de l’âge en France, reste totalement inédit sur support vidéo chez nous) nous rappelle que le cinéma a une mémoire injuste mais pas totalement défaillante.

L’autre grand mystère autour de Les dimanches de ville-d’Avray et Rapture, c’est son actrice principale: Patricia Gozzi. Elle avait 12 ans dans l’un, 15 ans dans l’autre, y rejouant presque le même drame (sûrement à cause de l’opportunisme des producteurs?). Un regard tantôt pétillant, tantôt emplie de tristesse, une préciosité unique et une intensité à toute épreuve: on n’avait jamais vu ça en France et à y regarder de plus près… on ne le verra sans doute plus. Après un polar lui aussi devenu totalement invisible (Le grabuge, où on l’aperçoit en nymphette armée jusqu’aux dents), la jeune actrice quitte définitivement les plateaux de cinéma. Son air angélique, son regard d’ailleurs, nous manque encore…

Réaliser aujourd’hui un film comme Les dimanches de Ville d’Avray reviendrait probablement à du suicide pur et simple: et pour cause, il parle de l’histoire d’amour (platonique certes) entre un soldat amnésique et une petite fille. Lui, Pierre, a tué accidentellement une gamine durant la guerre et se reconstruit comme il peut, puzzle éclaté ambulant. Elle, Françoise, est abandonnée par son père dans un orphelinat. Assistant à la scène, l’ancien soldat ne peut s’empêcher de compatir pour la petite fille, et passe ses dimanches à la retrouver pour s’isoler du monde triste qui les entoure. Une idylle enfantine où chacun trouve ce qu’il n’a pas (la joie de revivre, une figure paternelle, une rédemption, un camarade de jeu). Pierre se refait une enfance, et du haut de ses 12 ans, la si petite et déjà si grande Françoise semble en avoir conscience: «C’est triste, au fond tu es comme un petit garçon perdu». Mais dans un village, cela ne passe pas inaperçu…

La pureté du regard et l’onirisme ambiant (plans éclatés ou filmés à travers les reflets d’un étang) en font davantage un compagnon de Jeux Interdits que de Lolita. Madeleine, compagne du protagoniste, fait office de témoin, œil du spectateur, déchiré et curieux, puis compréhensif. Le personnage de Carlos (Daniel Ivernel) est le sage bienfaiteur qui aura tout compris avant tout le monde. Mais ce sont eux aussi qui servent de retour à la réalité, nous arrachant aux songes aux teintes douces et morbides de François et Pierre, pour nous laisser face aux médisances et au regard du monde extérieur. Si on regrette le pathos un poil précipité du finale façon conte de noël tragique, on ne peut oublier l’alchimie magique entre Hardy Kruger et Patricia Gozzi, lui grand enfant malade à la moue juvénile, elle l’ange triste de porcelaine.

Réalisation: Serge Bourguignon
Scénario: Serge Bourguignon, Antoine Tudal, d’après le roman de Bernard Eschasseriaux
Avec: Hardy Krüger, Patricia Gozzi, Nicole Courcel
Genre: Drame
Durée: 111 minutes
Sortie: 1962

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