« Le Capitaine Volkonogov s’est échappé »: un mélange miraculeux de réalisme, de fantastique et d’humour noir

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Comme nous l’avions signalé dans notre compte rendu de l’édition 2022 de l’Étrange festival, la plus grande surprise de la sélection venait de Russie avec La fuite du capitaine Volkonogov de Natalia Merkulova et Aleksei Chupov, dont on se demande comment il a reçu l’approbation du CNC russe étant donné son sujet, ouvertement antisoviétique. De fait, lorsque les autorités s’en sont rendues compte, elles ont diligemment interdit le film, et leurs auteurs vivent aujourd’hui en exil.

L’action est située en 1938, au cœur de la période de la Grande Terreur au cours de laquelle un million et demi de personnes ont été arrêtées et la moitié d’entre elles exécutées, à titre préventif. Le film suit un officier des services spéciaux, chargé de torturer des suspects afin de leur faire signer des aveux motivant leur exécution («On est un état de droit», affirme un officier supérieur pour justifier ces pratiques). On sent bien que la joie de vivre ne règne pas dans le service, jusqu’au jour où le capitaine en question décide sur un coup de tête de tout laisser tomber. Planqué parmi des clochards, il a une révélation : s’il veut trouver la paix, il doit obtenir le pardon d’au moins une de ses victimes. C’est donc dans une quête de rédemption que se lance Volkonogov. Muni d’une liste (récupérée à grands risques) de ceux qu’il a contribué à exécuter, il va tirer les sonnettes, toujours avec le même laïus: «Votre parent a été exécuté. Nous avons employé des méthodes spécifiques. C’était une erreur. Je viens vous demander pardon». Évidemment, il n’est jamais bien reçu, mais ses rencontres variées contribuent à composer le tableau choral d’une tragédie humaine qui a dû se répéter dans les nombreux pays qui ont appliqué le modèle soviétique. La seule consolation, c’est cette étincelle de conscience qui brille au fond de la noirceur du tortionnaire. Conscience de ses actions et de leur nécessaire réparation. Cette lueur d’espoir, qui est au cœur du film, fait penser à d’autres témoignages tournant autour du même sujet, même si dans des registres différents.

Dans The act of killing, le documentariste Joshua Oppenheimer faisait rejouer aux tortionnaires indonésiens leurs exactions, obtenant auprès de certains d’entre eux des réactions humaines inattendues. On peut aussi penser à Rithy Panh, qui a longuement documenté le génocide khmer rouge et a consacré un film entier à Duch, responsable de la mort de 14.000 cambodgiens au camp S21 à Phnom Pen. Avant de mourir en prison, Duch avait souhaité se convertir au catholicisme, parce que c’est la seule religion qui met le pardon au cœur de sa doctrine. Ce qui motive le capitaine Volkonogov à demander pardon, c’est d’abord la peur vaguement superstitieuse d’un châtiment post-mortem, mais au contact des familles de ses victimes, il ressent une compassion de plus en plus sincère. Sa personnalité est paradoxale et son parcours complexe (le scenario a donné lieu à 27 versions différentes), mais le personnage est magistralement interprété par Yuriy Borisov, un acteur au physique marquant qui a tourné au cours de la même année 2021 Compartiment N°6 et La fièvre de Petrov. Tandis que Leningrad dans les années 30 est représenté d’une façon intemporelle et stylisée, le sujet potentiellement déprimant du film est rendu abordable grâce à un mélange miraculeusement équilibré de réalisme, de fantastique et d’humour noir. G.D.

29 mars 2023 en salle / 2h 05min / Drame, Historique
De Natalya Merkulova, Aleksey Chupov
Par Natalya Merkulova, Aleksey Chupov
Avec Yuriy Borisov, Aleksandr Yatsenko, Natalya Kudryashova
Titre original Kapitan Volkonogov bezhal

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