Réalisé par Chantal Akerman en 1975, Jeanne Dielman, 23, Quai du Commerce, 1080 Bruxelles a été reconnu en 2022 comme le meilleur film de tous les temps par la revue Sight and Sound. Le film, ultra-chaos, revient au cinéma le 19 avril en copie restaurée via Capricci.
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Pour lui rendre hommage en 2015, nous avons demandé à 4 personnalités chaos (Bertrand Mandico, Philippe Azoury, Stéphane Du Mesnildot & Bruce LaBruce) de nous dire comment la découverte de Chantal Akerman a bouleversé leur parcours de cinéphile. Tribute.
BERTRAND MANDICO, réalisateur
Cinéaste
humaine
animée
nue
tenace
auteur
lucide
Argumente
kafka son chien
exigence
rudesse
morte
alerte
nuit

PHILIPPE AZOURY, journaliste
«– Un son: celui de sa voix, lisant les lettres de sa mère, dans des plans du Lower East Side vides. J’entends encore le choc en moi de la projection de News from home au Forum des images, au mitan des années 90, je venais d’arriver à Paris et depuis quatre ou cinq ans déjà, je rêvais de voir celui-là après un photogramme croisé dans un Cahiers du cinéma vintage 78.
– Une image: Celle d’une adolescente qui nageait dans le Lac Majeur en nous faisant signe, et dont on compris, après cinq minutes et au fur et à mesure qu’elle se rapprochait du ponton, qu’il s’agissait de Chantal. C’était au début des années 2000, elle était jury au Festival, tout lui était offert, mais je n’ai jamais su si elle approuvait qu’on commande à cinq ou si toute l’après-midi des glaces et des cocktails hors-de-prix en les mettant sur sa note.
– Une chaleur: Celle qui régnait une nuit d’été d’insomnie et de canicule alors que je regardais sur l’ordi Toute une nuit dans une petite chambre d’un hôtel de Bruxelles donnant sur la Place du jeu de balle. Sonne ma ville.
– Un mélange (détonant) : 1/3 Duras + 1/3 Sontag + 1/3 Louise Bourgeois»

STÉPHANE DU MESNILDOT, journaliste
«J’ai découvert le cinéma de Chantal Akerman lors d’une rétrospective au Jeu de Paume circa 1996. Ses films mythiques faisaient partie pour moi de la hard cinéphilie, au même titre que les Syberberg comme Hitler un film d’Allemagne. Qu’on aime ou pas, il fallait y passer. Le gros morceau était bien sûr Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles précédé de son insoutenable réputation, comme une caricature de cinéma d’auteur: plus de 3 heures et la vaisselle et l’épluchage des patates en temps réel. Comme les légendes urbaines, la plupart de ceux qui s’en moquaient ne l’avaient jamais vu, sinon ils auraient aussi parlé des escalopes panées. Ils auraient pu noter la malice d’Akerman et Seyrig montant un complot féminin sur l’épouvante absolue de la vie domestique et prenant le spectateur dans leur toile d’araignée. Je me souviens encore de la réelle sensation d’horreur lorsque Jeanne replace dans l’égouttoir une assiette encore dégoulinante de liquide vaisselle. On a vraiment envie de hurler. Pas seulement parce que c’est un signe flagrant de sa folie, mais parce qu’à force de la voir comme le zombie de sa vie domestique, on est devenus aussi aliénés qu’elle. Et puis, il y a Seyrig bien sûr, et Jeanne Dielman m’apparaissait, avec Anne-Marie Stretter d’India Song et la Comtesse Bathory des Lèvres rouges, comme la dernière pièce d’une trilogie féminine. Toutes ces figures déambulatoires n’en forment peut-être qu’une, chacune pouvant être le rêve de l’autre. Enfin, une hypothèse vampirique: que font exactement Jeanne et son fils lors de leur rituelle promenade nocturne autour du pâté de maison? Dans quel négatif de la vie familiale les deux personnages passent-ils alors?»

BRUCE LA BRUCE, réalisateur
«Quand j’étais un étudiant de cinéma à Toronto dans les années 80, mes amis et moi avons découvert Chantal Akerman. Jeanne Dielman, 23 quai du Commerce, 1080, a été une révélation. La vraie idée d’un film féministe rigoureux, conceptuel qui serait à la fois politique, intellectuel et glamour, s’est avérée très inspirante pour nous. Nous étions toujours en attente du prochain film de Chantal Akerman, pour le voir et en discuter pendant des heures. Je trouvais ça aussi inspirant qu’elle fasse toujours quelque chose de totalement inattendu, un projet plus commercial ou une comédie musicale. Elle donnait l’impression de ne jamais avoir peur de rien.

PS. J’avais pris une photo de la sonnette de l’appartement de Chantal Akerman il y a des années, dans le 20e arrondissement de Paris.»
