« The Whale » de Darren Aronofsky: « film de confinement » contre la violence du monde et l’intolérance ordinaire

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Si les œuvres d’Aronofsky parlaient jusque-là de personnages obnubilés par un désir impossible jusqu’à en être écartelés, The Whale propose une bascule. Arrivé à un stade de non-retour, symbolisé par une déformation physique extrême, notre héros a déjà sombré dans un absolu destructeur… Cet homme, c’est Charlie (Brendan Fraser). Professeur de littérature anglaise, ce dernier vit reclus, souffrant d’obésité morbide dans un appartement surchargé de livres quand ce n’est pas de malbouffe. Apprenant par Liz (Hong Chau), son infirmière et amie, qu’il peut succomber à tout instant à cause de sa santé précaire, Charlie refusera d’aller à l’hôpital. Il en profitera pour revoir sa fille adolescente Ellie (Sadie Sink) et renouer le dialogue…

The Whale s’ouvre sur un écran d’ordinateur où a lieu un cours à distance, divisé en plusieurs cases selon les élèves. Au centre du dispositif, la zone relative au professeur est illustrée par un écran noir, zone manquante d’où émerge une voix. Membre du groupe tout en étant absent, cette case symbolise notre héros, mais également son appartement sombre tenant lieu d’unique décor ici (le film est tiré d’une pièce de théâtre écrite de Samuel D. Hunter). Le cadre est d’une intimité moite, étouffante, semblable à un tombeau, accentuée qui plus est par la photographie vert de gris du long-métrage et le format étroit de l’image 1:33. Comme dans Mother!, le lieu n’est ici qu’une extension de son hôte. Charlie trône au milieu du salon et la caméra regorge d’ingéniosité pour filmer ce lieu exigu et s’adapter à ses contraintes physiques, tournant autour de lui comme s’il était l’axe maintenant la fondation.

À mesure que le récit se déroule, plusieurs drames expliquent en partie le surpoids de notre héros, accumulation conséquente de tristesses, couches de protections face à un monde violent contre lequel il s’est retranché. Conscient qu’il mène une vie de sursis, Charlie étouffe, d’autant qu’il ne supporte plus l’assistanat à son égard. L’espace de l’appartement illustre une dualité qui en dit long sur le personnage, où les zones pleines de vie et d’objets cohabitent avec les espaces vides, renvoyant à cette existence tiraillée et solitaire, entre (sur-)présence affective et absence. Parce qu’il n’a pas cessé de fuir dans sa vie, Charlie ne s’embarrasse plus et cherche à nouer des interactions authentiques, exigeant des gens un regard honnête, quitte à ce que la démarche soit blessante. Une attitude qu’il cherche chez sa fille, notamment, dont le comportement odieux, lui apparaît comme un défi pour mieux la comprendre. Alors que l’existence est condamnée, il reste encore de l’espoir, symbolisées par les éclats lumineux aux fenêtres (le placement des personnages dans les rayons solaires en dit long sur leurs intentions) ou bien ces oiseaux dont la seule présence (et les multiples clins d’œil au sein du film) apporte cette touche de légèreté, de liberté dans cet espace devenu lourd à porter.

Devenu solitaire, conscient que l’enfermement n’est pas seulement physique, mais aussi mental (l’intégrisme religieux, le jugement parental), Charlie trouvera la solution: développer un regard plein de compassion qui ne juge pas, ni condamne. Quand tout semble désespéré, la compassion, la capacité à éveiller chez l’autre sa part d’authenticité demeure une forme d’absolue. La tâche est difficile, c’est bien pour cela qu’elle est précieuse. Et, s’il est parfois impossible d’aider quelqu’un, lui permettre cependant d’avoir conscience de lui-même et de ses valeurs peut véritablement changer la donne. M.S.

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