« Voyages en Italie » de Sophie Letourneur: un film de couple, deux pour tous

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Sophie (Letourneur) et Jean-Philippe (Katerine) forment un couple (un peu trop) comme les autres. Pas tellement sur le point de se séparer que sur le point de s’éteindre, l’un à côté de l’autre. Face à cette pantouflardise, Sophie a la secrète impression d’assister à l’enterrement de sa vie (de quadra, de couple, de femme…) et tente alors de raviver la flamme éteinte avec son mec, loin du gris Paris et de leur jeune fils. Histoire de se dire qu’on peut reconstruire ce qui, passé quarante balais, semble en ruines. Direction Catane, en Sicile, guide du Routard à la main, et tant pis si rien ne se passe comme prévu: ils se connaissent assez pour supporter les défauts de l’autre.

Alléluia, enfin une bonne nouvelle dans cet océan de sorties impersonnelles: il existe encore des films qui 1. ont du caractère 2. ressemblent un peu à nos vies et 3. font simplement du bien parce qu’ils parlent directement aux gens (et à leurs cœurs). Parce que, du vécu, du connu, du déjà-vu, Voyages en Italie en déborde. Avec son titre qui voudrait renvoyer à de la haute cinéphilie (le Rossellini de 1954) mais qui peut tout autant renvoyer de façon plus modeste au tube génialement ringard des années 90 signé Lilicub (featuring le frère de l’actrice Isabelle Carré), ce long métrage agit sur le spectateur de façon inattendue, tout d’abord dans sa forme: il est composé sur le moment de choses très triviales et très banales, comme une succession de vidéos prises pendant n’importe quelles vacances avec un smartphone et montées sur iMovie. Mais aussi sur le fond! Parce que, de prime abord, on se croit parti pour une énième comédie romantique frivole où l’enjeu semble de savoir si, oui ou non, le couple finira le voyage transalpin ensemble ou se séparera une fois rentré à Paris. En redoutant au passage les nombreux quiproquos obligatoires dudit genre…

L’étrangeté ici, et la séduction du coup, c’est qu’il s’agit plus de comprendre, de façon bien moins superficielle, ce qui cimente un couple, le vrai secret du lien qui peut unir deux êtres que tout oppose a priori, qu’est-ce qui fait que ça matche entre eux précisément, et pas autrement, pas l’un sans l’autre, pas l’un avec un autre… L’ironie enfin, c’est que le couple Letourneur/Katerine parle beaucoup, non pas pour se prendre la tête, mais pour parler de choses prosaïques et superficielles inhérentes aux vacances. Ce qui est essentiel n’est donc pas dit, entre les lignes, et il faut gratter la surface pour comprendre comment ils se répondent, ils correspondent et pourquoi ils ne peuvent pas se passer l’un de l’autre. Avec son dispositif très minimaliste et en même temps très humain, très accessible, très ouvert, Sophie Letourneur (La vie au ranch, Énorme…) continue de faire des films avec un ton qui n’appartient qu’à elle dans le jeune cinéma français, avec un léger zeste de Rohmer (une éruption volcanique en guise de rayon vert), des personnages terre-à-terre en quête d’intensité, de beaux éclairs de bizarreries (envoûtante étreinte charnelle sur fond de Syracuse), et sa capacité à parler d’elle pour parler de nous, de moi, de toi, et de tous les autres. En somme, cet humour poli de la mélancolie né de cette capacité à se (re)raconter des histoires et à se (re)faire des films dans le film, histoire de savoir si le souvenir d’une expérience était réellement à la hauteur des espoirs qu’elle suscitait avant son commencement (c’était déjà ça dans Le marin masqué et dans Les Coquillettes). Pas de début, pas de fin, juste un moment de flottement dans une vie qui ralentit puis reprend son cours. Du cinéma de l’intime, assez consolateur, qui rappelle à quel point nous sommes imparfaits et soutient qu’on peut tous l’être ensemble. T.A.

29 mars 2023 en salle / 1h 31min / Comédie
De Sophie Letourneur
Avec Philippe Katerine, Sophie Letourneur

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