Interview Rolf De Heer (« Alexandra’s Project »)

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Dans Alexandra’s project, disponible en dvd le 4 avril prochain chez Wild Side, le provocateur éclectique Rolf de Heer déjoue les conventions du thriller et brosse un portrait de famille cauchemardesque.

Est-ce que Alexandra’s project doit être vu comme un film féministe ?
On peut le voir sous cet angle mais je n’ai pas conscience de cette connotation. En même temps, je ne contrôle rien sur le film, encore moins l’impact qu’il peut créer. Je me souviens d’une projection du film au cinéma en Australie où, lors du débat qui a suivi, les spectateurs étaient divisés entre ceux qui aimaient et les autres pas du tout. Le débat était intéressant parce qu’ils révèlent à chaque fois une façon différente d’interpréter les ellipses. Pour revenir au féminisme, j’ai eu beaucoup de retour de féministes qui supportent le film.

Pourquoi vous n’avez pas voulu éclaircir certaines zones d’ombre via par exemple un commentaire-audio?
Je déteste cet exercice. La seule fois où je l’ai fait, c’était sur le dvd de Bad Boy Bubby pour répondre à une faveur. Je sais que les cinéastes ont une vision différente de la façon dont ils font leur film mais en ce qui me concerne, il ne devrait même pas y avoir mon nom sur le film que je viens de réaliser. L’idée d’un simple commentaire audio réduirait la puissance du récit mais je sais que les gens ne pensent pas comme moi et c’est une opinion que je respecte.

Vos films ont cette particularité de ne pas se ressembler les uns aux autres: vous êtes capable de réaliser aussi bien un film pour enfants, une histoire d’amour à hauteur d’handicapé, un conte binaire sur des aborigènes. Comment faîtes-vous?
Si seulement je savais (il rit). Je suis incapable de vous dire ce que je tournerais dans deux ans. Cela repose essentiellement sur des circonstances. Je note des idées pour commencer des scripts mais une envie peut m’arriver tout d’un coup. Je fonctionne beaucoup à l’instinct: si une simple phrase me plaît, je peux partir dessus et broder. Pour donner un exemple, je viens juste de finir un film Dr. Plonk, une comédie en noir et blanc muette. J’étais dans mon bureau et je cherchais de l’inspiration pour un autre sujet. J’ai trouvé dans un cellier des bouts de pellicule que j’avais réalisé et qui avaient plus de dix ans. J’avais oublié qu’ils étaient là et je pensais au même moment à ce que je pourrais faire après. En trois secondes, je me suis dit qu’il fallait que je fasse une comédie muette car c’était la seule façon dont je pouvais récupérer ce stock. Dans ces bobines, il devait certainement y avoir des défauts ou de la détérioration. Dans un film actuel, ce serait impossible d’utiliser ces bandes alors que pour réaliser un film dans le sillage de ceux de Buster Keaton et Charlie Chaplin, ça constitue un avantage.

Les protagonistes de vos récits sont souvent très singuliers.
Tout simplement parce que je me sens étrange, comme je suppose vous êtes étrange. Nous avons tous des singularités qui nous rendent bizarres aux yeux des autres. J’adore rendre compte du côté noir de l’humain, creuser là où ça fait peur, où ça glisse, où ça fait mal. J’ai toujours aimé ça mais je serai incapable de vous dire d’où ça vient. Une question de sensibilité, j’imagine.

Comment avez-vous réussi à faire en sorte qu’on regarde sans broncher un homme pendant plus de 45 minutes seul face à un écran de télévision ?
C’était le gros challenge du film. N’importe qui aurait été tenté de zapper au plus vite avec sa télécommande mais j’ai essayé de faire en sorte que le dispositif ne soit pas rébarbatif et que le spectateur soit dans le même état que le personnage principal: incapable d’accélérer avec sa télécommande parce que la pression est telle qu’on ne peut pas sauter des événements. Le mécanisme peut s’apparenter à de la torture psychologique mais c’est ce qui génère le suspense.

Lost Highway a constitué une source d’inspiration ?
Je n’ai pas vu le film de David Lynch. Je suis juste parti d’une volonté de montrer ce qui se cache derrière une vie apparemment banale et révéler des informations au long d’un processus. En réalité, je n’avais pas de film derrière la tête, je me suis juste inspiré d’impressions et d’images que j’avais. Au départ, je voulais filmer la vie d’une femme heureuse puis finalement ça n’avait aucun sens et j’ai creusé. C’est une addition d’idées.

La construction est très instinctive alors que finalement le film repose des concepts presque théoriques comme par exemple jouer sur des mises en abyme ou montrer qu’on ne contrôle pas ce qu’on est en train de regarder.
J’ai conscience de cette dimension, mais tout cela relève de l’interprétation personnelle que le spectateur tire de l’expérience. Je n’ai pas envie de délivrer de message. Si le spectateur en trouve, tant mieux pour lui. C’est une question très difficile que vous me posez parce que j’essaye justement d’éviter toute prétention cérébrale. L’abstraction que peut provoquer le film est totalement volontaire parce que je ne veux pas donner de discours ou faire de grandes métaphores. Si j’apporte une dimension intellectuelle, je lui enlève tout son pouvoir émotionnel et distractif. Avec mes films, je cherche juste à distraire, ce qui peut se traduire de manière différente chez d’autres. Certaines personnes ont besoin d’être provoqués, d’autres non. Certains ont besoin de se sentir impliqués, d’autres pas. Si mes films ennuient, tant pis.

Le montage est elliptique: vous avez coupé beaucoup de scènes ?
En fait, non. On a tout gardé. Je travaille de manière très précise et j’aime l’idée que l’ensemble final corresponde à ce qui était inclus à l’origine dans le scénario. De la même façon que j’aime tourner de manière chronologique, quand je le peux. Pour les acteurs, c’est également un avantage surtout dans un exercice de ce genre.

Vous jouissez d’une telle liberté qu’on peut se demander comment vous arrivez à concrétiser vos films ?
Je les co-produis essentiellement, souvent avec des associés en qui j’ai confiance et qui me font confiance. Les budgets de mes films sont suffisamment bas pour que ceux qui ont de l’argent croient en ce que je fais (ironique). Généralement, lorsque l’envie de faire un film me prend, je présente l’idée au producteur et il me donne son accord alors qu’il n’a rien lu du scénario. Je prends l’argent, je fais le film et je lui rends la copie. Personne ne m’a jamais ennuyé pour savoir comment ça se passe sur mes tournages et je suis infiniment reconnaissant d’avoir cette liberté totale dans ce que je veux faire, dire et montrer.

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