Interview Guillaume Nicloux (« La Clef »)

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Prenez un casting quatre étoiles (Guillaume Canet, Thierry Lhermitte, Josiane Balasko, Jean Rochefort, Vanessa Paradis, Marie Gillain) et plongez-le dans une ambiance délétère à crever. Après Le concile de Pierre, tentative partiellement convaincante de film de genre commercial sur le mode intimiste et expérimental, Guillaume Nicloux, l’une des valeurs françaises les plus stimulantes de ces dernières années avec Gaspar Noé et Marina de Van, revient avec La Clef, un objet de cinéma à la fois ludique et cérébral, où il s’aventure sur le terrain a priori plus familier du thriller insolite avec ses personnages étranges, son atmosphère poisseuse et ses rebondissements pirouettes. Un genre qu’il maîtrise parfaitement. Sauf qu’à l’inverse de ses oeuvres précédentes où l’on suivait un protagoniste entouré d’une pléiade de personnages secondaires cintrés, Nicloux n’a pas eu envie de faire les choses à moitié et présente trois parties étrangement liées par le montage. Trois histoires parallèles dont deux prolongent les intrigues d’Une affaire privée et de Cette Femme-là qui pouvaient frustrer par leurs dénouements abrupts. Ceux qui s’attendent à un polar consensuel riche en lieux communs révélant tous ses secrets peuvent passer leur chemin. Ils risquent de décrocher très rapidement. En revanche, les amateurs de puzzles mentaux et de dérives anxiogènes seront aux anges tant le cinéaste donne matière à nous plonger dans ses cauchemars. Tel quel, ça ressemble à un épisode de Twin Peaks contaminé par le spleen. Avec la même prédilection que Lynch pour les ambiances maussades, le même goût pour la beauté nichée dans la laideur. En abordant des thèmes qui reviennent plus ou moins silencieusement dans son cinéma (la filiation, la peur bleue de tomber sur un psychopathe au coin de la rue); en autopsiant le mal et la profondeur de ses escarres (machination sournoise, vengeance personnelle), Nicloux a signé une merveille de noirceur qui touche si profondément qu’on met du temps à sortir la tête de sa minutieuse architecture. Enigmatique en interview, le cinéaste revient sur les malentendus que son travail peut provoquer et divulgue quelques indices aux petits malins.

En substance, La clef raconte trois histoires en une (celle contenant Guillaume Canet). Deux d’entre elles se présentent comme des prolongements de vos deux précédents longs métrages (Une affaire privée et Cette femme-là, à travers les personnages de Thierry Lhermitte et Josiane Balasko). Question: est-ce qu’il s’agit d’un film-somme qui rassemble à la fois vos codes usuels et farfouille du côté de l’expérimentation?
Il est possible qu’il y ait eu une envie, à un moment donné, de poser définitivement ce que j’avais commencé à chercher avec les films précédents et de donner une forme résolutoire à l’ensemble. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles – je dis peut-être car je n’ai pas cherché la vraie raison – j’ai cherché à explorer une forme de narration avec une structure assez complexe où la résolution interviendrait dans une des formes narratives qui à un moment donné s’inscrit dans une temporalité radicalement opposée aux autres. C’est un jeu de mikado assez complexe de façon à éluder une partie des résolutions de la ligne principale pour la faire intervenir dans les autres. Ça demande parfois de la dextérité, de l’attention, pour totalement comprendre la résolution. Mais je me fous un peu de savoir si le spectateur va totalement comprendre. Je veux dire par là que tout comprendre n’est pas ce qui est important. Ce qui l’est, c’est de savoir si à travers toutes ces intrigues le climat et la forme atmosphérique du film va peu à peu prendre une emprise aussi importante que la forme obligée, celle liée aux péripéties du thriller. J’ai cherché à raconter une histoire qui use les codes universels en essayant de les déglinguer pour finalement accorder autant d’importance à l’histoire qu’à la manière de raconter l’histoire. Sachant que le principe de ce film n’est pas le même que celui d’une Affaire privée. Cela ne correspondait pas réellement à ce que je voulais faire avec ce type de films. Une affaire privée, Cette femme-là et La clef appartiennent à un monde qui ne s’arrête pas à la fin de la projection. Si on devait parler d’ambition sur un film, ce serait de le laisser vivre plus longtemps dans l’esprit du spectateur. De façon à déclencher un raisonnement qui ne sera pas le même que celui de son voisin.

L’évolution entre Une affaire privée et La clef est impressionnante. Vous donnez presque plus d’importance à l’atmosphère qu’au scénario. Ce qui donne l’impression, outre les corrélations entre les films, de regarder un épisode de Twin Peaks. Un film de Lynch sous la forme d’une série exploitable à l’envi.
De mon point de vue, j’avais plus l’impression que le film empiétait plus sur un registre assez réaliste et intimiste. Vous posez la question de l’importance de l’atmosphère au cinéma. On peut faire ce qu’on veut avec l’image et le son. La plupart des gens ne le remarque pas. Pour le spectateur, c’est l’histoire qui prime. Ça peut raconter une histoire d’amour même si c’est étrange. On peut comprendre ce qui lie les personnages de Blue Velvet ou de Lost Highway sans rien comprendre de l’histoire. Si vous voulez vous immiscer dans ce type de récit, vous le traitez de manière naturaliste. C’est là où le danger guette: vous ne vous raccrochez pas à une image sinistre ni à un son volontairement auditif. Mais au contraire à des instants de vie qui empiètent sur un univers. Je ne fais pas de comparaisons de qualité mais pour situer un univers «à la Pialat», l’adultère conjugal prend une place importante dans le couple. La façon dont les comédiens vont se comporter à l’image diffuse cette atmosphère et ce climat particuliers. Le climat, ce sont les comédiens: ils dictent la mise en scène et ce que l’on va entendre au-delà des mots. Ce sentiment curieux qui diffuse un sentiment de malaise et de trouble.

Est-ce que la partie avec Guillaume Canet et Marie Gillain sert de repère au spectateur et celles avec Lhermitte et Balasko viennent court-circuiter le fil tranquille et linéaire?
Non. Dans les faits, toutes les intrigues sont liées.

Elles sont liées par la thématique: La clef ne parle que de filiation.
Oui. C’était déjà le thème central d’Une Affaire privée: une disparition. Cette femme-là parlait du deuil. Sauf que dans La Clef, il y a une forme résolutoire optimiste dans la mesure où on accède enfin à la possibilité d’une paternité et la diffusion organique. Ce qui n’était pas le cas. On assiste également à la visibilité des sentiments.

Dans ce sens, vous assumez le côté presque mélodramatique du film qui contredit la froideur émotionnelle de vos précédents longs?
Totalement. Ce sera d’ailleurs au cœur de mon prochain film qui sera radicalement différent de ce que j’ai fait jusqu’à maintenant. On est toujours les moins bien placés pour analyser notre travail. Je sais malgré tout que j’en ai fini avec une certaine façon de raconter les histoires. Je pense avoir été au bout de ce que je voulais chercher pour l’instant.

A l’origine du casting, il y avait Marion Cotillard. Et on peut penser que vous lui auriez donné le rôle de Vanessa Paradis que le détective joué par Thierry Lhermitte cherche pendant tout le film avec une photo. Ça aurait été un absurde prolongement avec ce qui se passait dans Une affaire privée où Lhermitte passait tout le film à chercher une fille disparue qui était sous ses yeux.
Ce n’était pas ça qui était prévu à l’origine. J’ai eu la tentation, évidemment…

Au final, la vraie question est de savoir si oui ou non Lhermitte dans Une affaire privée et Balasko dans Cette femme-là incarnent les mêmes personnages dans La clef.
Il y a tout d’abord la différence des époques. On ne sait pas si le personnage de Cette femme-là vit à une autre époque. Le climat intemporel permet de penser que tout ce qui lui arrive ne se passe pas dans un cadre logique. En cela, nous sommes dans un cadre anti-naturaliste.

Dans La Clef, il y a une indication temporelle qui détermine la partie avec Balasko.
Je pense que son épisode dans La clef permet de mieux analyser ce qui arrive dans Cette femme-là. Il existe un lien mais ce n’est pas un lien conscient au moment de l’écrire. Etant donné que j’ai écrit La clef de manière totalement indépendante. Après, si le spectateur prend du plaisir à le rattacher au précédent, c’est agréable. C’est jouissif de retrouver des personnages dans un film et de voir de quelle manière ils ont évolué. De quelle façon ils interfèrent dans le récit de nouveaux personnages.

Est-ce que La clef est compréhensible pour un spectateur qui n’a vu ni Une affaire privée ni Cette femme-là?
Je pense qu’il faut avant tout présenter La clef comme l’histoire d’un jeune homme incarné par Canet qui ne peut accepter d’avoir un enfant que lorsqu’il aura résolu le mystère de sa propre naissance. A partir de là, plusieurs lignes conduisent vers une même résolution. Mais des lignes qui permettent d’introduire des thèmes différents: la paternité, la difficulté conjugale à pouvoir aimer de façon unilatérale. Toute sorte d’univers sentimentaux qui m’étaient jusque là éloignés. C’est un premier pied dans cet univers cinématographique-là. L’idée de tendre vers une émotion plus apparente, plus visible. D’être dans un univers qui ne fait plus trop de rétention. Tout ça reste très spontané, je n’échafaude pas de raisonnements.

Mais vous aviez dès le départ envie de raconter l’histoire de trois points de vue différents et de réintroduire deux de vos personnages précédents?
Non, je ne décide ce genre d’éléments qu’au fur et à mesure de l’écriture. Je n’ai aucune idée prédéterminée.

Est-ce que la collaboration au scénario avec Pierre Trividic a contribué à ce changement?
Cela faisait quelque temps que l’on se tournait autour. On apprécie nos films réciproquement et on avait une envie commune de travailler ensemble. J’avais réellement envie qu’une personne dynamise et dynamite mes codes narratifs pour m’amener vers un renouveau.

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