Interview : Jens Lien (« Norway Of Life »)

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En réalisant Norway of Life, le réalisateur Jens Lien s’impose comme un émule stimulant de Roy Andersson. Au carrefour de différents genres (western existentialiste, comédie absurde, thriller horrifique), ce film remarquable interroge la place de l’individu dans la société et provoque beaucoup de questions. A défaut de donner des réponses, le cinéaste, évasif et enthousiaste, entretient le doute et l’ambiguïté.

Comment est né Norway of Life ?
A l’origine, j’adore les films construits comme des enquêtes où un personnage se pose des questions et ne trouve pas nécessairement toutes les réponses. Réaliser un film comme celui-ci ressemble un peu à un voyage où l’on plonge sous les apparences et duquel surgissent des questionnements existentiels.

Vous vous êtes inspirés de l’univers de Kafka ?
J’adore. J’ai lu Le Procès très jeune et je ne connaissais rien de l’auteur. Je me souviens avoir été frappé par la capacité du personnage à se remettre en question sur le monde qui bouge autour de lui. Au lieu d’agresser les autres pour s’en sortir, il se contente de savoir ce qui ne va pas chez lui d’abord. Ce genre de raisonnements apporte une étrange énergie à l’ensemble. Personnellement, j’ai beaucoup aimé mettre en scène un personnage pareil parce que ça vous stimule et vous empêche de tomber dans la facilité. Le but à travers lui était de refuser les réponses évidentes et de complexifier toujours, tout le temps, avec un rythme lent qui puisse absorber le spectateur.

On pense beaucoup au cinéma de Roy Andersson en voyant Norway of Life.
C’est normal. Si Kafka est ma référence la plus évidente en littérature, au cinéma, c’est Roy Andersson. Je l’ai tout d’abord découvert par ses courts-métrages dont Quelque chose est arrivé qui m’avait glacé le sang. Sa thématique m’inspire mais également sa façon de composer des plans et d’organiser ses cadres. Par la suite, j’ai vu Chambres du second étage que je trouve très bon mais je préfère la puissance dégagée par ses courts. Autrement, j’aime sa radicalité, son sens de l’humour tordu, son sens du détail aussi ainsi que sa détermination à électriser le spectateur par tous les moyens. Ces films ressemblent à des blocs qu’on se prend au visage. Il y en a qui les acceptent, d’autres pas. Autrement, en terme d’influence, je ne peux pas ne pas vous citer David Lynch, Luis Buñuel. Tous ces cinéastes qui ont une prédilection pour les personnages qui ne répondent pas à des normes. Ce que j’aime par-dessus tout chez Buñuel, c’est cette capacité à faire un film profondément surréaliste qui soit inscrit dans un contexte réaliste.

Est-ce que vous vous souvenez de films précis qui posaient beaucoup de questions et dont vous n’aviez pas nécessairement toutes les solutions ?
Eraserhead, de David Lynch. J’aime d’ailleurs l’idée qu’on puisse faire un parallèle entre Eraserhead et Norway of Life. Je ne me considère pas comme le nouveau Lynch mais j’avoue que l’idée d’un homme tout seul qui se pose des questions sur lui-même et son rapport aux autres a certainement constitué chez moi une envie de décortiquer le monde sous un angle inédit. De manière générale, j’adore au cinéma qu’on ne me donne pas toutes les clés. Je n’aime pas par exemple qu’on maintienne un suspense pendant toute une première partie et qu’ensuite, on nous explique tout pour coller à des règles dramaturgiques. Ça peut sembler cliché mais j’aime qu’on n’explique pas un rêve ou un cauchemar. Ma source d’inspiration d’ailleurs n’est pas tant mes propres cauchemars mais ce sentiment d’angoisse qui me parcourt et qui titille ma paranoïa. Ça m’a beaucoup stimulé aussi lorsque je réalisais mes premiers courts-métrages. Mon précédent long-métrage, Jonny Vang (NDR. Inédit en France), était totalement différent parce qu’il s’agissait avant tout d’une comédie.

Norway of Life peut être vu comme une comédie, non ?
Bien sûr. D’ailleurs, je crois qu’en France, il est présenté comme une comédie. Ou alors c’était aux Etats-Unis (il feuillette le dossier de presse), je ne sais plus. Mais Jonny Vang était une pure comédie qui n’appelait pas autre chose que le rire. Il ne faisait pas appel à une dimension existentialiste, c’était plus axé sur le sexe.

En termes de mise en scène, avez-vous travaillé le film comme un western à la Sergio Leone ?
La scène d’ouverture est un clin d’œil immédiat à l’univers de Sergio Leone comme à Paris, Texas de Wim Wenders. Le western est le meilleur genre qui soit pour décrire un étranger qui ne sait pas d’où il vient et qui débarque dans une ville inconnu. Le spectateur peut s’identifier à lui : j’aime l’idée de tout redémarrer à zéro et découvrir le monde sous de nouvelles perspectives.

Parlez-nous de deux séquences marquantes du film : celle où le protagoniste se jette sous le train en en ressortant indemne et celle où il creuse la fente d’un mur.
La séquence du train est basée sur la radio play dont est tiré Norway of life. Le but affiché de cette scène consiste à explorer la violence d’un choc de manière éminemment sonore. Sur le fond, je voulais filmer un état de détresse qui pousse au suicide, tout en privilégiant une dimension absurde. Je voulais que cette scène soit extrême, longue, douloureuse afin de créer un contraste avec le reste du film. Techniquement, elle était périlleuse à tourner. Je voulais à tout prix qu’elle reste comme une scène clé, marquante, dont on se souvienne longtemps après. On nous avait donné l’autorisation de tourner dans une gare. On leur avait expliqué qu’on réalisait un plan où un homme cherchait à se suicider et ils nous ont donné libre accès. Quand nous nous sommes rendus sur les lieux pour tourner cette scène, ils ont commencé à avoir peur. Du coup, on a truqué avec des effets purement techniques mais on n’a pas eu recours à l’informatique. La scène où il creuse dans le trou n’était pas initialement dans la radio play. Pour moi, il était important de souligner qu’il existait peut-être deux mondes parallèles qui coexistaient sans le savoir. Cela traduit surtout un manque. Il a beau avoir des vêtements, une femme, une vie conditionnée, il lui manque quelque chose. Mais il y a aussi une dimension symbolique que les gens voient ou ne voient pas.

Le trou ressemble à un utérus géant où une renaissance, symbolisée par l’entrée dans un nouveau monde, paraît possible.
Exactement. D’autant que lorsqu’il débarque dans ce qui est caché derrière ce mur, on a l’impression de quelque chose de très enfantin avec une présence maternelle.

Vous partagez avec Tarkovski le même pessimisme sur l’état du monde ?
Norway of Life est un film viscéralement pessimiste. Ce qui peut déranger le spectateur, c’est que je n’ai aucune solution à proposer. Les réponses à tout se trouvent dans un film américain, pas chez moi. Personnellement, je ne me considère pas comme quelqu’un de foncièrement pessimiste. J’ai conçu le film de manière essentiellement artistique.

S’agit-il d’une représentation du présent ou d’un futur proche ?
Certainement. Quand je l’ai réalisé, je partageais cette vision du monde. La vérité, c’est que j’ai isolé les choses les plus déprimantes de l’existence pour les rassembler et créer quelque chose d’alarmant. Mais ce sont surtout des sensations que l’on ressent à certaines périodes de la vie. En cela, je considère Norway of Life comme très adolescent dans sa conception du monde étant donné sa radicalité et son côté no future. En même temps, quand on voit ce qui se passe autour de nous, on a vraiment l’impression qu’on devient tous lobotomisés, sinistres et indifférents. Par moment, je ne sais pas vers quoi on se dirige mais on s’y dirige.

Ce que vous décrivez n’est pas relatif à la Norvège mais universel.
Je vais vous donner une anecdote amusante. J’ai présenté le film à Hawaï lors d’un festival. Quand on s’évoque Hawai, on s’imagine un lieu paradisiaque où a priori on peut s’exiler de notre grisaille quotidienne. Et les spectateurs Hawaïens ont totalement adhéré à ce qu’ils ont vu dans Norway of Life. J’ai trouvé ça très amusant. Mais je ne cherche pas à travers ce film à parler à tout le monde. Norway of life fait surtout appel à notre expérience personnelle et à notre vision du monde en général. Si on ne la partage pas, alors il y a des chances qu’on ne soit pas touchés.

Qu’est ce que vous aimeriez que le spectateur se dise en sortant de la salle ?
Avec le recul, je ne pourrais pas vous dire. J’avais un état d’esprit très différent lorsque j’ai tourné le film. Personnellement, j’essayerais moins de chercher un vrai regard sur la société que la trajectoire d’un homme seul, isolé des autres. C’est de mon point de vue ce qui est extrêmement effrayant : n’avoir aucune résistance par rapport à des gens trop souriants, trop gentils. Le spectateur peut d’ailleurs ressentir cette impression en se sentant perdu en regardant le film. Il n’a qu’à se raccrocher au personnage principal pour comprendre à quel point c’est douloureux de se sentir seul.

Quel genre aimeriez-vous fréquenter par la suite ?
J’aimerais continuer dans la veine de Norway of Life. Peut-être pas de manière aussi radicale mais toujours privilégier les dérapages existentialistes. Je rêverais aussi de mettre en scène un pur film d’action comme Runaway Train (Andrei Konchalovsky, 85) et d’essayer un sujet totalement différent. Maintenant, écrire un scénario prend beaucoup de temps, d’autant que vous devez passer par un nombre incalculable de personnes avant d’imposer votre projet. Pour peu qu’une moitié considère que c’est nul et que l’autre trouve ça brillant, vous n’êtes pas prêts de le concrétiser.

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